LE RETOUR DE LORE

 

Lore tira sur la bride de son cheval. Une intuition, quelqu'un l'épiait. Une vague impression, suivie d'un sifflement aigu ponctué par un choc sourd, de l'autre côté du chemin ; un caillou lancé pour détourner son attention. Peine perdue, il resta impassible. Son esprit avait pris le relais de ses sens… Un enchevêtrement de lignes énergétiques déroula ses anneaux étincelants aux couleurs de l'été indien, filtrant la lumière du jour comme un scanner jusqu'à lui donner une vision parfaite, révélant derrière un bouquet d'arbres centenaires la forme compacte d'un petit être replié sur lui-même, une créature apeurée qui se terrait dans l'ombre d'un buisson. Tout redevint normal.

« Allons, tu peux sortir, je ne vais pas te mordre. » Lore tendit la main. Une minute de silence, puis les feuillages se froissèrent ; un enfant tout sale et couvert d'égratignures sortit de sa cachette, confus d'avoir été démasqué.

« Comment t'appelles-tu ? »

« Zeffir, monsieur. » Il devait avoir huit ou neuf ans, mince, un peu grand pour son âge, l'air intrépide d'un enfant livré à lui même.

« Tu peux m'appeler Lore. J'ai perdu l'habitude qu'on m'appelle monsieur depuis bien longtemps. Mais dis-moi Zeffir, que fais-tu seul dans la forêt ? »

Le garçonnet se mordilla la lèvre comme si quelque chose le dérangeait. Lore sourit en voyant l'ombre de ce qu'il devina être un lance-pierres, maladroitement dissimulé, se profiler au sol terreux.

« C'est ici que je viens m'amuser, avec mes amis. Avec eux je ne crains personne. »

« Tes amis… » Lore embrassa d'un regard les environs dépeuplés et laissa ses songes parcourir la forêt des rêves et des légendes un instant. Il sourit.

« Bon, eh bien si tu n'a plus peur de moi, je te propose une balade jusqu'à chez toi. Allez monte. »

Zeffir sourcilla mais ne baissa pas les yeux. Il dansa d'un pied sur l'autre tout en laissant son regard glisser sur la cape poussiéreuse du cavalier, puis sur son épée longue. Après une courte hésitation, il rangea sa fronde à sa ceinture et tendit son bras à Lore.

« Pardon monsieur, je vous avais pris pour un brigand », dit-il en se dandinant sur la selle.

« Drôle d'idée. Vois-tu Zeffir, si j'étais un brigand je t'aurai déjà tordu le cou comme un vulgaire poulet », dit Lore en lançant sa monture au galop tandis que Zeffir serrait les talons en se cramponnant à la crinière du cheval. « Allez mon ange, guide-moi. »

 

Ils chevauchèrent un moment, puis quittèrent la grande route pour s'enfoncer à travers bois, sur un chemin tracé par la main de l'homme. Bientôt les arbres s'espacèrent. Ils longèrent la forêt, traversèrent un champ de hautes herbes et au sortir d'une courbe, une ferme se dessina enfin, enrobée d'odeurs de cuisine. Un couple sortit sur le pas de la porte pour accueillir leur fils et l'étranger. Lore fut cordialement invité à partager leur repas, ce qu'il accepta volontiers. Les parents de Zeffir étaient adorables, une famille modeste et bienheureuse, des gens simples et avenants. A la requête de ses hôtes, Lore se mit à narrer l'histoire de son long voyage de par le monde, s'attardant sur les gens exceptionnels qu'il avait rencontré, s'étendant sur la splendeur de moult paysages encore inexplorés. Le feu crépitait dans l'âtre et illuminait son visage pâle aux traits à la fois volontaires et fins, son regard perçant au travers d'une mèche flamboyante de cheveux rebelle. L'enfant ouvrait des yeux émerveillés et demandait à en apprendre encore. Le père écoutait attentivement ce que la vie ne lui avait pas offert de découvrir et ponctuait la plupart des anecdotes de Lore par des exclamations de surprise. Heureuse de rompre elle aussi la monotonie quotidienne, la mère avait délaissé ses tâches ménagères, le temps de rêver…  à un autre monde.

 

Des sabots martelèrent lourdement le sol devant la porte. Quelqu'un sauta à terre, frappa deux coups puissants et entra sans attendre de réponse, embrassa la pièce d'un regard, s'excusa de son intrusion et d'un signe de tête salua Lore.

« Lore, Eolëan est attaquée, et les remparts de Majelite menacés. Il est heureux que tu sois enfin de retour, et qu'Argon le sage soit parvenu à te localiser ; le roi te demande. »

Confus de ne pas l'avoir reconnu, le couple s'agenouilla en un salut respectueux, attendant la réaction du prince héritier.

« Relevez-vous, je ne suis pas venu ici en tant que représentant de la couronne mais en simple voyageur. Enchanté d'avoir fait votre connaissance. A présent je dois vous quitter », dit-il sombrement. Il regarda Zeffir qui le fixait de ses yeux d'un noir de jais. Lore sourit. Il ouvrit son sac, en sortit une épée courte et son fourreau, et les lui donna. Puis il se leva, souhaita le bonsoir à tout le monde, et les deux cavaliers prirent congé, assaillis d'excuses et de remerciements.

 

Galopant à vive allure, ils ne tardèrent pas à regagner la grande route et s'élancèrent en direction de la capitale. De part et d'autre la forêt s'étendait à perte de vue, gardienne d'effroyables secrets.

 

Peu à peu le ciel changeait de couleur, traversant des nuances de bleus rosés et d'oranges flamboyants, pour progressivement s'assombrir. Les étoiles une à une s'allumèrent dans une teinte uniforme. Lore huma l'air nocturne en quête de l'esprit des lieux. Il décela une lointaine aura derrière eux et songea à Zeffir. Puis il se mit à incanter à voix basse. De multiples présences, hostiles, emplissaient plus lourdement l'atmosphère. Un silence oppressant les entourait. Rien ne bougeait. La nature elle-même semblait figée, devenue plus sombre et sinistre. Un sentiment d'angoisse flottait dans l'air. Lore se souvint d'une légende qui disait qu'en ces lieux vivait une fée déchue, exilée de son rang pour avoir aimé un humain, une sorcière depuis lors aux pouvoirs maléfiques qui déroutait les voyageurs et les damnait à l'errance éternelle. Lore tressaillit. Une ombre se détacha des feuillages noirs se découpant dans le ciel constellé, une chouette, ailes déployées, silencieuse, frôla leur tête et disparut dans la nuit.

« Seyur attention ! »

Un filet s'abattit sur les deux hommes, et se consuma instantanément à leur contact, aussitôt relayé par une avalanche d'hommes-des-bois qui se laissa glisser des branches basses les surplombant comme si l'on avait secoué un prunier aux fruits trop mûrs. Ils marquèrent un temps d'arrêt en constatant la libre mobilité de leurs proies jetées à terre, et perdirent de précieuses secondes à modifier leur plan d'attaque. Ils n'avaient pas même dégainé leurs dagues que déjà deux d'entre eux gisaient sous les sabots de chevaux effrayés.

L'effet de surprise envolé, de part et d'autre le combat s'engagea. Lore dégaina son épée en un arc de cercle étincelant et embrocha d'un seul geste ses deux assaillants directs, tandis que Seyur se relevait en rugissant, il bouscula un attaquant qui perdit l'équilibre sous la violence de l'assaut, puis dressa brusquement le coude en arrière pour écraser la carotide de celui qui allait le frapper en traître. Pris au dépourvu par la soudaine défense du guerrier, les brigands stoppèrent net leur action, désorientés. Profitant de l'aubaine, Seyur saisit son épée et dans un même mouvement, il glissa sous la garde d'un homme-des-bois, enfonça sa lame dans un thorax et la retira aussitôt, fit tournoyer son épée puis en une brusque volte-face fendit le crâne du brigand qu'il venait de contrer. Par trois fois il décrivit des moulinets et abattit son arme dans de lugubres sifflements, arrachant autant de vies.

Le guet-apens avait échoué. Les deux compères laissaient à terre onze cadavres gisants. « Par tous les vents que le meilleur l'emporte ! », s'écria Lore à l'attention de ses ennemis. Et la mort l'écouta.

 

Seyur poussa son cri d'attaque. Sa toge peu à peu déchirée révélait son armure métallique. Il taillait en pièce des assaillants bien peu aguerris pour des brigands en côte de maille cuirassée. Indifférent à ces vies humaines qui avaient impunément osé le provoquer, il accomplissait l'un de ses prestigieux katas dont il avait le secret. Son épée n'était plus que le prolongement meurtrier de son corps. Il décima le clan des hommes-des-bois comme s'il se fut agi d'un simple exercice.

Brusquement inquiet, Seyur vit Lore encerclé au pied d'un roc prendre appui sur la paroi et se détendre aussitôt, transpercer un corps ennemi et en bousculer un second, brisant le cercle. L'épée frappa encore deux fois… puis un choc violent sur la tête et ce fut le voile noir. Seyur décela des fantômes s'agiter devant lui et les écarta d'un seul revers. Etourdi il se laissa choir, roula sur lui-même et usa de sa lame comme d'un javelot. La silhouette qui se penchait sur lui disparut, happée par le sol. La dernière image qu'il entrevit fut celle de son bras tendu et désarmé.

 



12/02/2008
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