Jeudi 15 avril

 

Matin : Il s'est passé cette nuit un événement étrange. Je me suis réveillé au milieu de la nuit dans une pièce que je ne connaissais pas, peu éclairée, auréolée de machines étranges, de bureaux encombrés de dossiers, d'appareils et d'objets bizarres. Quelqu'un dormait sur un siège, affalé sur un clavier face au panneau d'écrans. Un grognement sourd, un bruit de déplacement, un animal est sorti de l'ombre et s'est avancé lentement vers moi en grognant, le regard fixe, menaçant, et s'est immobilisé à quelques pas de moi. Le souffle court, les yeux fermés, je me suis concentré sur l'image de mon studio, redessinant point par point tous les détails, à la vitesse de la pensée, et en fit le tour en aveugle et en accéléré. J'évitai la bibliothèque, l'armoire, le lit. Finalement je m'arrêtai devant ce qui devait être le lavabo, ralentit ma vision et me servit un verre d'eau, apaisant la frayeur occasionnée par l'impressionnant chien de garde. Le robinet d'eau froide se trouvait précisément à l'endroit où je l'avais imaginé. J'ouvris lentement les yeux dans une pièce noire ; je savais être dans ma chambre, ce dont je m'assurai en allumant la lumière. Je m'étais téléporté durant mon sommeil, et surtout je venais de réussir la même chose consciemment. Cet effort m'a épuisé au point que je me suis écroulée sur mon lit. Le reste de la nuit s'est passé tout à fait normalement. Enfin je crois.

 

Soir : le but de cette journée était de tester mes capacités psychiques. Etonnante corrélation avec ce qui m'est arrivé durant la nuit. Je ne tenais pas à ébruiter ce petit talent que je venais de découvrir, mais je n'étais pas au bout de mes surprises. J'ai réalisé une démonstration de télékinésie à laquelle je ne m'attendais absolument pas, soulevant tour à tour les objets que contenaient la pièce où nous étions, le professeur Youri et moi. Je fus tenté d'essayer l'expérience sur lui mais je me suis retenu. En fin d'après-midi William est venu m'annoncer qu'étant donné la tournure que prenait les événements, je serai dès lors suivi par une seule et même personne, le docteur Sault, à qui je devrai tout détailler. J'ai peut-être de la chance qu'il s'agisse d'une femme, mais je ne tiens pas à me confier à elle comme à une psychiatre. Deux choses risquent donc de se passer : soit elle va se lasser de mon mutisme et de mon refus de coopérer, soit je vais m'énerver et l'envoyer voir ailleurs si j'y suis, et pourquoi pas le vérifier par moi-même.

Si j'analyse un peu la situation, il est clair que suis à cran et impatient, que depuis trois jours que je suis ici je ne suis pas satisfait du projet Karma, que je ne suis pas une expérience ratée, que l'envie me démange de tout casser pour leur ôter l'idée d'utiliser des cobayes sans leur consentement… Je m'emporte, il serait bon que je me calme. Voilà, j'ai respiré par le nez, les choses vont mieux.

Hormis cela je constate que personne, dans cet ailleurs que visite mon journal, n'a osé y laisser quelque mot doux. Certes il est vrai que le stylo n'aboutit peut-être pas au même endroit, aussi vais-je y remédier sur-le-champ et l'attacher au journal. A bon entendeur, salut.

 

 

Vendredi 16 avril

 

Midi : je me suis à nouveau réveillé cette nuit dans un endroit que je ne connaissais pas. J'ai cependant acquis deux certitudes : la pièce où je me trouvais était une chambre, le lit que je partageais était celui d'une femme. Autant dire que je me suis senti affreusement gêné, et empressé de me téléporter dans ma propre chambre. L'effort ne m'a épuisé autant qu'hier. Je me suis donc offert quelques aller-retour selon le même principe d'un bout à l'autre de mon studio. Après quoi je me suis endormi dans un profond sommeil, avec toutefois la crainte de me retrouver dieu sait où…

Je n'ai pas entendu le réveil sonner ce matin, c'est la sensation d'une présence qui m'a fait bondir de mon lit en un mouvement accompagné d'un moulinet du katana que j'ai arrêté juste sous le nez de ma psychiatre. J'espère qu'elle ne se livrera pas de sitôt à une nouvelle intrusion dans mon monde. Malgré les tremblements de sa voix, j'ai compris qu'elle détient un passe-partout qui lui a permis d'entrer chez moi comme une voleuse. Mal joué pour une  psy. Et la peur qui lui a noué le ventre lui a fait oublié la question à laquelle je m'attendais : "d'où viens cette arme ?" Tant mieux.

Ah. On vient. Je suppose que c'est elle. Je viens de réaliser que j'ai oublié de vérifier la présence ou l'absence de caméra. Qu'à celà ne tienne, il n'y en a pas. Bye !

 

Soir : ai-je fait une gaffe ? Mauvaise journée. Le but de l'épreuve était cette fois d'évaluer l'étendue de mon pouvoir de concentration et la qualité de ma mémoire visuelle. La tête bardée d'électrodes, connectées à un ensemble d'appareils, je devais reconstituer mentalement la pièce où je me trouvais. J'ai commencé tout naturellement à décrire la chaise qui me supportait, puis chaque appareil de mesure, puis les gens qui m'écoutaient, puis le sol, les murs, les ustensiles posés ça et là, les objets que je percevais, le moindre grain de poussière, l'irrégularité de l'éclairage, la grande baie vitrée qui nous séparait de la pièce adjacente, les éléments qui composaient le mobilier de cette autre pièce, les gens qui y entraient ou en sortaient. Un silence inhabituel s'est imposé dès lors que j'ai commencé à donner une description dynamique de tout ce qui nous entourait. Je me suis attardé un instant sur une personne remarquable qui venait de franchir le seuil du bureau voisin, sur son arme qui semblait chargée et qu'il pointait vers nous. J'écoutais sa respiration s'accélérer alors qu'il s'apprêtait à déclencher le tir. A ce moment je ne parlais déjà plus, j'avais bondi de mon siège, arraché tout ce qui me prenait la tête et gênait mes déplacements, embarqué dans mon élan quelques appareils qui se fracassèrent au sol dans un éclat d'étincelles. Je me suis jeté sur le professeur Youri, entraînant le docteur Sault, les envoyant dans le décor. L'homme a vidé un chargeur complet autour de nous, faisant voler en éclats l'intégralité de ce qui nous entourait. Tandis qu'il enclenchait un second chargeur, j'ai traversé instantanément la dizaine de mètres qui nous séparait. Je sais que je n'étais plus moi-même mais un samouraï hurlant, brandissant d'un moulinet son katana et l'abattant avec précision sur l'arme à feu. Les yeux fermés je fixai celui qui avait tenté de nous assassiner. Il contemplait, effaré, la crosse qu'il lui restait en main. Il a reculé d'un pas. Il ne pouvait m'échapper. J'ai senti la présence d'un révolver au niveau de ses mollets, je savais que je pouvais le neutraliser. Un homme de la sécurité a surgi dans la pièce et l'a abattu. J'eus alors la sensation d'une métamorphose, l'impression de sentir tout à coup le contact de mes vêtements sur ma peau, peut-être ma taille qui changeait. J'ai oublié la présence du katana, ailleurs, j'ai enfin ouvert les yeux. Celui qui me faisait face me dévisageait, ahuri, son arme pointée vers moi. J'avais envie de le frapper mais je n'ai pas bougé. "Pourquoi l'avez-vous tué ?"

"C'était lui ou nous… Qu'est-ce qui se passe ? Qui était l'homme avec le katana ?"

"Rangez votre arme !"

William est entré en trombe dans la pièce. Il s'est assuré que notre agresseur était hors d'état de nuire, que tout le monde allait bien, puis m'a fait conduire à l'écart sous bonne escorte, avant de commencer son interrogatoire. Et bien sûr d'étudier soigneusement sur écran de contrôle la séquence vidéo enregistrée. Qu'ils en profitent, car demain les films seront voilés !


Samedi 17 avril

 

Matin : il devait être neuf heures hier soir, je prenais un bain pour me détendre lorsque la porte de la salle d'eau s'est ouverte. Du bout du pied je l'ai poussée pour la refermer et me suis aussitôt redressé, j'ai entendu un choc puis un cri étouffé. J'ai reconnu sans effort ma psychiatre, scientifique, je ne sais quoi, et lui ai intimé l'ordre de rester à côté et de ne pas bouger, me demandant comment j'avais pu ne pas la sentir approcher. Je me suis débattu quelques minutes avec mes rêves et mes angoisses, afin de savoir si je restais dans cette enceinte ou si je disparaissais, les laissant à leurs problèmes et moi aux miens. Mais je savais déjà que je ne tenais pas à m'enfuir avant d'avoir élucidé cette affaire. J'ai donc refait mon apparition au bout de ce délai de réflexion, propre, rafraîchi, habillé, grognon mais calme. La jeune femme (c'était la première fois que je l'envisageais sous son côté féminin) était assise sur le bord du lit, un mouchoir tâché de sang à la main. Elle me fusilla du regard en silence, j'en fis autant. Puis tandis qu'elle vérifiait que son nez n'était pas cassé et qu'il ne saignait plus, je localisai l'entrée secrète qu'elle avait empruntée et la condamnai à son insu. Lorsqu'elle prit la parole ce fut d'une froideur très professionnelle, pour me reprocher de lui cacher certains de mes talents, et de ne pas faciliter mes rapports avec mon entourage. Je lui fis remarquer que mis à part le corps médical et un certain Jackson croisé quelques jours auparavant, je n'avais rencontré aucun de mes semblables. Comme je m'y attendais, j'ai senti comme un malaise derrière son calme apparent, elle a sourit, prétexté un rendez-vous important et s'est éclipsé.




14/10/2008
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