Les événements se sont bizarrement précipités. J'ai passé la journée seul à la bibliothèque ; quelqu'un avait décidé de me donner quartier libre pendant le week-end. Je m'instruisais depuis trois heures avec une pile de bande-dessinées, lorsque le docteur Sault arriva. Elle sourit simplement, et m'annonça impassible son départ prévu pour demain neuf heures ; elle venait d'être renvoyée !…

A cet instant le fantôme en guenille refit son apparition dans un courant d'air glacial. Je regardai ses haillons flotter, agités par un vent irréel. A travers sa capuche rabattue, je sentais son regard de braise fixer le mien. Je surpris un message brûlant qui éclaira ma conscience soudainement. Je me levai d'un bond et courus jusqu'à mon studio. Un homme était accroupi, me tournant le dos, face à l'entrée secrète que j'avais condamnée. Il se leva, jeta un coup d'oeil à la porte et se retourna. Je ressentis immédiatement une douleur aigüe au ventre et arrachai le couteau que l'intrus venait d'y planter. Il prit la fuite aussitôt sans chercher à m'achever. Mes jambes flageolèrent, je me laissai glisser le long du mur. C'est le moment que choisit le docteur Sault pour apparaître. Je ne connais pas le nom du réflexe qui lui fit lâcher les objets fragiles qu'elle transportait et serrer une statuette contre son coeur. Elle refusa de croire que ce n'était rien de plus que l'affaire de quelques minutes, mais arrêta net son geste lorsque je rugis ne pas toucher à la poignée de porte de mon studio. Et elle résista à l'envie de prévenir qui que ce soit lorsque je la plaquai violemment contre le mur, dans mon premier essai de télékinésie sur un humain. Cela ne dura que les quelques secondes nécessaires à lui faire entendre raison et à m'arracher un cri de douleur, la blessure s'étant réouverte sous l'effet de la dépense d'énergie. Le docteur Sault ne put s'empêcher d'enlever aussitôt la ceinture de sa blouse, elle s'apprêtait à improviser un bandage, et s'immobilisa d'elle-même avant même que j'interrompe son geste, découvrant avec stupeur que la plaie commençait à cicatriser. Nous patientâmes quelques minutes en tête à tête, assis côte à côte à même le sol, à nous échanger la fiole de liqueur intacte qui avait roulé à terre parmi les objets brisés. Puis je me redressai lentement en prenant appui sur le mur. Sault voulut m'imiter mais je lui demandai calmement de rester là, de fermer les yeux et de compter jusqu'à trente. Je ne sais pas ce qu'elle imagina mais elle prit cela avec un sourire (un vrai sourire). Je me téléportai aussitôt dans ma chambre. Le piège que j'y découvris était d'une simplicité enfantine et devait se déclencher dès que quelqu'un tenterait d'ouvrir la porte. La quantité de plastic m'arracha un frisson. Pas nécessaire d'être un expert pour comprendre que l'explosion qui se serait produite aurait emporté tout le secteur. Je détruisis le détonateur et ouvris la porte. J'entendis Sault compter vingt-six et criai trente ! amusé par l'effet de surprise que je provoquai. Je lui montrai brièvement la machine infernale, et l'interrogeai sur les possibilités des entrées et sorties du Start Center One. Je ne m'étonnai pas d'apprendre que seuls le directeur du Centre et ce cher William en personne étaient habilités à en délivrer des autorisations. Nous pouvons donc penser que l'assassin soit encore en ces lieux. Elle m'amena dans les bureaux de William qui tressaillit à l'annonce de la nouvelle. A priori aucune alerte n'avait été donnée. Il me confia le fichier du personnel que je parcourus rapidement des yeux jusqu'à ce que je pointe du doigt celui que je reconnus. Je plongeai mon regard sur sa photo, le localisai, me concentrai et mis cinq minutes à le faire venir jusqu'à nous. Celui que l'on cherchait ne comprit sûrement pas comment il avait pu se jeter ainsi dans la gueule du loup. William l'empoigna, le jeta sur un siège, sortit son révolver et lui tira une balle dans le genou. L'homme cria de douleur, Sault dévisagea William et cria "Papa !"

"Intéressant… Pourquoi lui avoir démoli le genou ?"

"C'était l'un de mes meilleurs éléments, il ne parlera pas. Mais il ne s'enfuira pas non plus."

"Vous ne l'avez même pas fouillé !"

"Faites-le vous même sinon je lui fracasse les mains."

"Vous êtes une graine de violence…"

"Pas vous ?"

L'homme esquissa un geste vers sa jambe, je lui clouai la main au fauteuil à l'aide d'un shuriken. Il cria à nouveau, Sault aussi. Je le soulageai de deux armes à feu et autant d'armes blanches, et lui clouai l'autre main à l'autre accoudoir. Encore un cri de douleur. Sault se détourna.

"Si tu es malade Elizabeth tu n'as qu'à quitter la pièce."

"Mais papa ! Vous êtes des monstres ! Il ne mérite pas un tel traitement."

"Bien sûr que si. Et ce n'est rien à côté de ce qu'il t'aurait fait subir s'il avait du t'interroger. Allons, retourne donc dans tes quartiers."

"Non !... C'est trop dangereux."

"Alors ferme les yeux et bouche-toi les oreilles."

Un calme profond m'envahit, un sang glacé coulait dans mes veines. Je fis glisser mes pas sur le sol, me déplaçant autour de celui qui s'était jeté dans nos griffes. Son regard ne trahissait aucune peur, pourtant je pouvais sentir les battements de son coeur s'accélérer. Je m'arrêtai face à lui et le fixai droit dans les yeux. Ses pupilles se dilatèrent. La pièce devint lumière autour de nous étouffant les bruits. Je revis l'image de celui qui fut mon meilleur ami, abattu alors qu'il tentait de m'aider, étendu au milieu d'un quai désert et maudit. J'approchai mon visage du sien jusqu'à sentir sa respiration.

"Tu vas mourir." dis-je simplement.

Il écarquilla les yeux de terreur tandis que j'abattais le katana sur sa main droite en me redressant. Il poussa un cri, ou peut-être ce fut quelqu'un d'autre. La lame s'arrêta contre ses doigts. Son souffle était rauque, sa voix essoufflée. "Je n'ai fait qu'obéir aux ordres de mon supérieur…"

J'entendis William grogner sa surprise, un "Quoi !" qui ne fit que traverser mon esprit. Je levai à nouveau l'arme prêt à frapper. Il était sur le point de prononcer un nom, celui que j'attendais. Je raffermis la prise sur la garde et tendit la lame vers sa gorge. Il grimaça et hurla. Sa tête se mit à fumer, ses cheveux et ses sourcils à fondre. Il arracha ses mains des accoudoirs du fauteuil, du sang grésilla sur sur son crâne, il s'écroula, mort. Derrière moi Elizabeth s'évanouit. William se laissa choir lourdement sur son fauteuil. La lumière reprit son aspect normal. J'eus l'impression de sortir d'un rêve. Je transpirais, envahi de sueurs froides. Je fis un pas pour retrouver mon équilibre. J'étais sur le point de tourner de l'oeil. La voix de William me rendit mes esprits.

"Non fils, tu ne l'as pas touché, il est mort tout seul."

"Ne m'appelez pas fils. Je ne suis pas votre fils."

"Je voulais être sûr que nous n'avions pas rêvé."

Il était seize heures. Le téléphone sonna. William était occupé à passer de l'eau fraîche sur le front de sa fille. Je décrochai, demandai à l'énergumène au bout du fil de patienter un instant et tendis le combiné à William. Elizabeth semblait revenir à elle. Je pris soin de cacher le cadavre de sa vue afin de lui éviter un nouveau vertige. La conversation ne s'éternisa pas. Au moment où William raccrochait, un homme en blouse blanche, sûrement un de ces chercheur-généticien-génie-exterminateur que j'aime tant, fit son entrée. Il faillit s'étaler de tout son long mais je le rattrapai avant qu'il heurte le fauteuil ensanglanté. Il était essoufflé et semblait complètement effaré.

"Ne vous fatiguez pas, on vient de me prévenir.", dit William. Puis il annonça lui-même le décès de notre mastodonte chéri, le dernier cri de la médecine mutante.

"Je croyais que rien ne pouvais atteindre votre précieux cobaye."

"Tout juste ! Une simple crise d'appendicite, qui a rapidement dégénéré en péritonite. Ce type était inopérable."

"Vous rigolez ? Vous ne pouviez pas lui faire glisser un ces machins laser dans l'oesophage jusqu'à atteindre l'appendice et brûler tout ce que vous vouliez de l'intérieur ?"

"On n'a pas eu le temps de mettre au point notre appareillage, l'extension de l'infection a été foudroyante."

Je ne pus m'empêcher d'exploser de rire face à l'absurdité du drame. "Mort d'être invulnérable, ironie du sort…"

Elizabeth prit ma suite, William eut un hoquet murmurant "Les nerfs…" tandis que le malheureux offusqué quittait la pièce.

William nous consigna dans nos quartiers respectifs pour le restant de la journée, et se rendit au bloc opératoire. Je fis un détour par la bibliothèque, ramassai une pile de BD et regagnai mon studio. J'ouvris mon placard, en sortit un sac de sport et commençai à y entasser livres, vêtements et bibelots qui me plaisaient. Je ramassai au passage une bouteille de liqueur, et collai sur la porte un mot disant en substance que j'étais chez le docteur Sault.

 



17/10/2008
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