BREAKTHRU

 

La porte de l'appartement n'était pas fermée à clé. Il l'ouvrit. Ils étaient dans un couloir qui donnait à gauche sur la cuisine, deux portes fermées qui devaient être la salle d'eau et les toilettes, dans le fond sur une chambre qui avait vraisemblablement reçu la visite d'un cyclone, et sur la droite un grand séjour. Il vérifia que les clés étaient dans la serrure côté intérieur, laissa entrer son amie, puis referma la porte. L'ameublement était composé d'étagères et de coussins posés à même le sol dans le salon, et d'un simple matelas sans sommier et quelques placards dans la chambre. La cuisine était entièrement équipée, et des trois pièces qu'ils venaient de visiter, la seule qui semblait ne pas avoir été fouillée. Il est vrai que l'on trouve rarement un indice dans un congélateur ou un four. Par acquis de conscience il ouvrit quand même le réfrigérateur, y trouva un grand pot de yoghourt, regarda la date limite de consommation, et l'ouvrit pour le goûter.

« Tu aimes les bandes dessinées ? »

« Et toi, aimes-tu le yoghourt à la mangue ? » Ethan rejoignit Li Chen dans la chambre et lut une dédicace dans une B.D. posée sur la table de chevet ; « en souvenir de nos mythes & legend » , disait-elle. Ethan sourit en relisant le mot de la fin.

« C'est le seul bouquin que j'ai remarqué dans sa chambre. Et à part des fringues et quelques bijoux... »

« Bon je vais regarder dans le salon. Tu es sûre de ne pas vouloir de yoghourt ? » Il lui tendit le pot et une grande cuillère qu'il fit jaillir de nulle part. Elle accepta de goûter, mais tourna la cuillère dans tous les sens, d'un air dubitatif, avant de commencer à l'utiliser.

 

Cette pièce était un véritable capharnaüm, à croire que le visiteur attentionné avait pris un malin plaisir à tout jeter en l'air, dans l'espoir que ce qu'il cherchait retomberait sur le sommet du tas. Ethan commença par regrouper tout ce qu'il trouva sur la moquette dans un coin de la pièce, effectuant un premier tri succint, puis redressa les étagères. Il se concentra un instant, cherchant à en percevoir la présentation habituelle, et entreprit de rendre au salon une apparence normale. Il n'ouvrit pas les yeux une seule fois, visualisant la pièce en rêve, se déplaçant parmi les éléments, et se réveilla une heure plus tard lorsqu'il sut que chaque objet avait retrouvé sa place. Quelqu'un était apparu sous les projecteurs de la scène.

« Je n'ai jamais vu ça… » dit Li Chen en découvrant la pièce. Ethan haussa simplement les épaules. « Bon maintenant que la pièce est présentable, sais-tu ce qu'il faut chercher ? »

« Quelque chose de confidentiel, interne au projet, un dossier dont elle se serait emparée en quittant le Centre. Des gens sont venus ici le récupérer le jour où l'ont enlevée. Ils ont peut-être trouvé ce qu'ils cherchaient, mais elle a peut-être eu le temps de laisser un message. »

« J'ai lu la B.D. pendant que tu faisais le ménage, je n'ai rien vu de spécial, aucune annotation, aucun papier. »

« Rien d'autre que cette dédicace à mon attention… » Ethan avisa les rangées de cassettes vidéo alignées sur une étagère, à côté du téléviseur, les parcourut rapidement et en saisit une qui lui parut remarquable, du même nom que le bouquin. Il alluma le poste de télé, le magnétoscope, y enfourna la cassette, déroula le film en avance rapide jusqu'à l'apparition du générique de fin, puis repassa en marche normale. Le visage d'Elizabeth ne tarda pas à apparaître à l'écran.

 

« Bonjour. J'espère que cette cassette est regardée par celui auquel est destiné Peter Pan. S'il arrivait que ce soit toi mon Willy, fait en sorte de transmettre cette bande à qui tu sais. Anyway j'espère que vous êtes quelqu'un de bien intentionné. Vous trouverez alors entre la pochette et la boîte, une liste de personnes à contacter. Si vous êtes animé de mauvaises intentions sachez que je vous hais et que je vous retrouverai. Bon je passe à la ligne. J'ai enfin fait la connaissance de cette fameuse Aurore. Elle possède un pouvoir à la hauteur de sa beauté redoutable, mais là n'est pas le propos, et puis la cassette tourne. Son frère lui aurait récemment déclaré être à l'origine de ses problèmes. En fait il lui a avoué être le directeur du projet. J'ai fait un bond d'une grande envolée de scepticisme, mais je ne vois aucune raison de mentir, aussi je veux bien les croire tous les deux. Il lui a aussi fait part de son inquiétude quant aux événements récents qui coïncident avec ton séjour, et mon renvoi. Depuis il ne s'est plus manifesté et reste injoignable. Elle m'a aussi confié, pas sous l'effet de la torture, qu'elle avait rencontré ton cher et regretté Jackson. Je suppose que ce ne devait pas être une simple relation compte tenu du ton de sa voix. A part cela, j'ai fait une analyse des échantillons de ton sang que j'ai dérobés au Centre. J'y est trouvé quelque chose de très intéressant, un dérivé du sérum initialement injecté dans ton organisme. Mais je ne peux m'en assurer faute de matériel adéquat. On a peut-être réussi à faire de toi le prototype d'une future génération de mutants… Désolé de ne pas te laisser le temps d'absorber toutes ces nouvelles mais le temps m'est compté. J'en viens alors au sujet qui me préoccupe. Depuis trois jours je suis surveillée, suivie en permanence, et je n'aime pas ça du tout. Depuis en fait la dernière visite chez moi de mon père. Ce jour-là, il m'a juste annoncé qu'il y avait quelque chose de pourri dans le projet, et d'être prudente. Je ne sais pas ce que cela cache mais je ne l'avais jamais vu aussi nerveux. J'ai peur. La cassette touche à sa fin, et je… »

 

« Tu as fait analyser ton sang depuis l'hôpital ? »

 

Ethan se leva, se dirigea vers la fenêtre, écarta légèrement un pan du rideau, inspecta la rue et recula prudemment.

« Mets la cassette dans ton sac, on l'embarque. »

« Qu'est-ce qui se passe ? »

« William avait raison, on est surveillés. Je descend dire deux mots à ce clown. »

« Fais attention à toi. »

« Non, pas à moi… »

 

Il marcha d'un pas décidé vers la voiture. Quelqu'un à l'intérieur se pencha pour prendre quelque chose dans la boîte à gants. La vitre était baissée. Il posa la main sur la portière et attendit que l'homme se redresse. La scène commença à se dérouler au ralenti, filmée sous un autre angle. La vue changea plusieurs fois de plan, tantôt rapproché, tantôt éloigné, en vue rasante ou plongeante, le film s'emballait, dans une suprême lenteur, sous l'envie délirante d'un réalisateur, monteur fou. Des visages défilèrent jusqu'à ce que les images se superposent enfin. Un instant il fut penché sur le corps de Tom, en quête d'une étincelle de conscience, une parcelle de lui dont la présence ne faisait aucun doute, et qui pourtant semblait absente. Il revit avec angoisse des voitures déboucher sur le quai, braquer les phares dans sa direction en projecteurs accusateurs, il vola un peu de temps et dévisagea chacun des protagonistes, tuant à nouveau l'un des meurtriers, condamnant chacun des autres, et enfin arrêta la caméra sur celui qui se tenait face à lui, dans le passé et dans le présent, dans deux scènes de rêve cauchemardesque. Son doigt était pointé deux fois vers le même coupable. Son regard traduisait la haine qui l'avait envahi. L'autre le dévisageait, une fois, deux fois, puis les vues se brouillèrent, il vit trois, puis quatre, puis une infinité de doigts vengeurs se darder dans sa direction, pris dans un tourbillon virevoltant. Il cria pour que tout s'arrête, la tête entre les mains. Le passé s'enfuit.

« Ce n'est pas possible…. Vous n'êtes pas humain… »

« Descendez ! »

 

L'homme ne bougea pas de son siège. Ethan l'attrapa par le col et l'arracha de l'habitacle sans effort, le plaqua contre la voiture, le forçant à relever la tête. Un katana avait jailli du néant, il le brandissait, instrument de justice. Dans son univers quelqu'un s'affola de sa froideur et l'implora.

« Qui vous avait envoyé ? Qui vous a ordonné de nous suivre ? Répondez ! »

« Vous allez me tuer ? »

« Bien sûr. »

« Vous n'êtes pas un homme… »

« A qui la faute ? »

« C'est un cauchemar, je veux me réveiller… »

« C'est votre réponse ? »

 

Il n'y eut pas de réponse, à peine un mouvement de tête, un sifflement dans l'air, un éclair sur le tranchant de la lame et un cri qui le réveilla, une femme contre son dos, deux mains sur sa poitrine, une voix douce et essoufflée qui le remercia dans le creu de l'oreille.

« Partez, je ne voudrai pas m'apercevoir que vous êtes responsable de son séjour à l'hôpital. »

« Non ce n'était pas moi. »

 

Le katana avait disparu. L'homme ouvrit la portière, se laissa tomber sur le siège. Son visage blême regarda silencieusement ce couple étrange, tenta de percer le secret de ces yeux de mutant qui hanterait longtemps son âme, mit le contact et s'enfuit. Les quelques témoins de la scène virent une voiture qui sembla s'évanouir dans le néant, et l'image tremblotante d'un Ninja serrant une chinoise dans ses bras disparaître comme si la projection d'un film s'était brusquement arrêtée.

 

 

SHILIN

 

« Où vas-tu ? »

« Je marche vers un rêve. »

« J'ai peur que tu ne reviennes pas. »

« Alors je vais revenir. »

« Quand ? »

« Peut-être hier... »



Un fantôme avait été là, drapé dans ses guenilles, toujours flottant dans le même vent irréel qui semblait transporter des voix multiples à peine audibles. Ils s'en furent de concert de la pièce, dans un courant d'air glacial jailli d'outre-tombe. Avant de partir ils levèrent les yeux et s'aperçurent, l'espace d'un songe.





08/01/2009
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