Quelques jours plus tôt, il accroche le stylo au cahier et renvoie le tout ailleurs. Il n'est pas trop tard pour agir, le temps d'analyser le film, la certitude qu'il est plus prudent d'attendre sur place la suite des événements, qui vont avoir lieu, puisqu'il les a déjà vécus en d'autres temps. Des voix multiples et dissonantes ondulent, incantatoires, envoûtantes, en un cortège d'ombres pâles auréolant une tour nacrée. Il est au pied de l'appartement d'Elizabeth, le théâtre de la scène qui va se jouer ce soir. La jeune femme est chez elle ; il l'a vu tirer les rideaux. Il a croisé son regard inquiet lorsqu'elle a regardé par la fenêtre. Elle dira plus tard : « Je suis suivie ». Pour le moment rien ne paraît suspect aux alentours.

Une voiture s'arrête à hauteur de son appartement. Deux hommes sortent et disparaissent dans l'escalier. Ils redescendent une minute plus tard, trainant une personne cagoulée dont l'identité ne fait aucun doute. Il voudrait courir, les arrêter, les faire parler, mais ils feraient comme tous les autres, se taire ou mourir sans savoir pourquoi. Cette fois il les suivra jusqu'à leur destination. Ce soir il torpillera le Centre. Elizabeth se débat, donne un coup de coude dans un ventre, écrase son talon sur un tibia, mais ses kidnappeurs font fi des coups, l'assomment et la jettent à l'arrière de la voiture, et s'engouffrent à sa suite. Les pneus crissent légèrement sur la route, la voiture s'enfuit dans la nuit. A ce moment il sait qu'il peut voler à son secours et s'apprête à prendre son essor, son esprit fera le reste… Le rêve lui échappe un instant, trop court et trop bête…

« Dîtes m'sieur, vous avez vu ? Ils viennent d'enlever quelqu'un sous nos yeux… »

« Non ! »

 

Le temps de tourner la tête, les ennemis ont fui en d'autres lieux et son énergie a reflué dans un recoin de sa mémoire. Il s'assied par terre, la tête dans les mains, et respire doucement. L'intrus est inquiet, il lui souffle de disparaître ou de courir prévenir le commissariat le plus proche. L'intrus s'éloigne en se retournant plusieurs fois. Au moment de tourner à un angle, il aperçoit un puissant éclair bleuté, entend un bruit sourd, il déclarera, en plus du rapt, l'explosion d'une bombe qui ne se sera jamais produite et dont personne ne trouvera la moindre trace.

 

 

Dans la direction de sa main tendue, un point s'est mis à briller, un rayon de lumière jaillit et l'emporte le long d'un guide d'énergie, traversant l'atmosphère vers l'infini et au delà.


Le néant n'existe pas, des myriades de têtes d'épingles sont plantées dans la sphère de l'univers à perte de vue. Ici la pression est quasiment nulle, pas d'air. Il sait qu'il devrait être mort, pourtant il ne l'est pas. Son corps est intact, ses poumons ne réclament pas d'oxygène, aucune respiration, aucun souffle. Ca et là quelques poussières voyageuses dérivent, errant sans fin au gré des vents cosmiques. Il a choisi de s'installer en ce lieu encore sans nom. Rayonnant dans toutes les directions il convie les particules à une grande fête, la naissance d'un monde, les invitant à s'unir en atomes et molécules, les plongeant dans un nuage encore diffus. Leurs chants peu à peu commencent à s'élever, leurs mouvements prennent forme, réchauffant lentement sa peau. La lumière se met à affluer sous l'assaut de ses hôtes, pressés d'assister au spectacle. Son entourage se met à tournoyer, d'abord lentement, puis en un mouvement s'accélérant, décrivant une spirale lumineuse, l'enserrant dans une gangue de plus en plus dense, l'enveloppant dans un noyau opaque.

Les bras tendus, sur des kilomètres, puis des milliers de kilomètres, il sent les présences caressantes sur sa peau, les accueillant toujours plus nombreuses dans ce berceau de matière vivante, étendant ses sensations aux frontières de son monde jusqu'à en percevoir les contours. Puis se faufilant dans la foule il lance ses plus proches alliées dans un débat animé, les dressant les unes contre les autres, échauffant le cœur de son gigantesque caillou sphérique, s'écartant de la fournaise avant que les premières roches entrent en fusion. En une dernière contorsion, il pose enfin un pied de géant sur sa création et saisit son katana. La lame siffle à maintes reprises, s'abattant sur un sol encore tendre, soulevant des montagnes, creusant des vallées, taillant des plateaux, arrondissant des collines sous les effets des vibrations de ses mouvements, jusqu'à ce que la planète oublie son uniformité plane dans le souvenir des premiers instants de son existence.

Tournant les yeux vers l'infini, il plie les jambes et se propulse dans l'espace intersidéral, à quelques millions de kilomètres de celle dont il attend encore de crier le nom et se met à tourner sur lui-même, invoquant une fois encore les ondes gravitationnelles, appelant une fois encore les atomes et molécules à s'assembler en une sphère plus uniforme et plus gigantesque. Rapidement un nuage de gaz le baigne et le berce au rythme de ses pulsations internes. Au loin, sa planète commence à s'animer, très lentement, irrémédiablement attirée vers ce soleil lunaire qui deviendra son Maître.





09/01/2009
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