Un peu plus tard on se précipita sous la fraîcheur des gouttes d'eau, bientôt à l'abri dans la Jaguar. Guidé par ma future femme et ma future belle-sœur, je pris le volant en direction de Kyoto ; je tenais à visiter le Kinkakuji avant de retourner à Tokyo, et contempler sa majesté qui lui avait valu une fois de succomber à un incendie peut-être équivalent à celui qui ravageait mon cœur.

 

 

CHAMBRE 22

 

Une voiture nous emboîta le pas, je reconnus aussitôt le yakusa qui la conduisait. Mê fit allusion à la nuit de notre rencontre, à la poursuite en voiture et au transfert sur Shilin. Je compris qu'elle avait aperçu l'espion. Je la rassurai en lui indiquant sur le compteur le niveau d'essence ; le plein de carburant fait à Nara devrait amplement suffire à parcourir la quarantaine de kilomètres qui nous séparaient de Kyoto. Je vérifiai que Mê avait bien bouclé sa ceinture de sécurité, jetai un coup d'œil au rétroviseur et enfonçai brusquement la pédale d'accélérateur. Je sentis les pneus accrocher sur la route, la Jaguar se cabra. J'évitai de justesse le tête-à-queue, et poussés par le troupeau de chevaux enfin lâchés, on franchit aisément la limite de vitesse autorisée, clouant sur place notre indésirable. Sony se tourna vers moi me foudroyant d'un regard noir comme ses cheveux, et me piailla dans l'oreille quelques mots que je ne compris pas, peut-être une insulte. Mê éclata de rire et refusa une fois de plus de traduire. A ce rythme là je risquais vraiment de mourir idiot.

 

Mon premier souci à notre arrivée fut de trouver un hôtel disposant d'une chambre à deux lits pour la nuit. Mon second de faire le plein d'essence, mon troisième de trouver un endroit où cacher la Jaguar, mon tout de passer une journée agréable, ce qui se réalisa dans les moindres détails, en accord avec le plan prévu. Pas l'ombre d'un ennui, aucun ninja ou yakusa ne vint troubler notre emploi du temps. J'avais donc rangé ma paranoïa au placard pour quelques heures, subjugué par la beauté des monuments que je découvris. La rencontre avec la magnificence des lieux fut une révélation à laquelle aucune photo, aucun article, aucun reportage traitant du Kinkakuji, du Toji et autres merveilles ne m'avait correctement préparé… Grandiose.

 

En début de soirée le yakusa entra fatalement dans le restaurant où nous dînions. Il s'installa à une table distante de la notre et commanda son repas, pointant sur la carte des menus ce qu'il souhaitait manger, sans un mot, sans un regard autour de lui durant tout le repas. Je remarquai par ailleurs qu'il ne lui manquait aucune phalange. Il quitta les lieux peu avant nous, mais je sentis sa présence en rentrant à l'hôtel.

 

Un cri de terreur en pleine nuit. Des gens s'agitaient dans le couloir. Plus loin, des éclats de voix, des bruits de pas, et une phrase en japonais que Mê me traduisit simultanément : « Il y a eu meurtre dans la chambre 22. » J'enfilai mon pantalon, ouvrit la porte et traversai le couloir. Trois chambres plus loin, un corps inerte gisait au sol, face contre terre, son corps baignant dans une flaque de sang. Un homme en uniforme était penché sur lui et le retourna… Le yakusa !… un shuriken planté dans le cœur, les yeux ouverts rivés au plafond…

La police prit les coordonnées de tous les clients de l'hôtel, interrogea le personnel, pria tout le monde de regagner sa chambre.

Des bruits de pas résonnèrent à nouveau, un coup de feu claqua. Quelque part une porte céda sous un violent assaut, puis on tira encore deux fois. Une sirène retentit. A nouveau le silence. Cette fois je ne bougeai pas. La police fit le tour des chambres pour calmer les esprits, vérifier les fenêtres et fouiller les locaux. Un officier nous annonça que le cadavre avait dans sa veste une photo de moi, Mê et Sony, puis sur ces bonnes paroles il nous demanda de nous rendormir tranquilles, la police veillait sur nous. « Comme sur le yakusa », avais-je rétorqué, provoquant un air maussade et un sourire jaune sur le visage impassible de l'officier qui referma la porte. Mê me fit les gros yeux mais n'ajouta rien. Elle tenait Sony dans ses bras pour la rassurer, et toutes deux finirent par plonger dans le sommeil. Je parvins également à sombrer au royaume de Morphée un peu plus tard dans la nuit.

 

Un samouraï fit irruption dans mes rêves. Il fut mon bras armé dans un terrible combat où le ninja fut ma folie.

Je gisais épuisé par un effort surhumain, un meurtre que je venais de commettre en légitime défense.

Une paire d'yeux bridés était penchée sur moi, une voix douce me parlait, que je ne comprenais pas. Le visage était si flou qu'il m'était impossible d'en discerner les traits. Pourtant, ce regard, si clair, atteignait ma conscience en ligne droite. Elle toucha mon épaule qui se glaça instantanément au contact de sa main, je tressaillis et ouvris les yeux. Mê me secouait comme un prunier et m'invectivait.

« Cinq minutes pour te réveiller ! Tu m'as fait une de ces peurs !

« Ca va, tout va bien. »

« Tu devrais peut-être aller voir un médecin vois-tu, ce n'est pas normal… » Je la foudroyai du regard. « Soit. La police nous a convoqué au commissariat, on devrait y aller sans tarder si nous voulons regagner Tokyo à une heure raisonnable. »

« Bonne idée ! Et j'irai de ce pas au clan des bridés… »

« John !… »

« Mon petit doigt me souffle d'aller y faire un tour… »

 

 

RENCONTRE INATTENDUE

 

Une douche froide et un bol de thé plus tard, nous fîmes une déposition des plus sommaires à des policiers très courtois qui me donnèrent vraiment l'impression de vouloir étouffer l'assassinat de la veille. Il était à peine onze heures, nous roulions déjà vers la capitale.

 

Durant le trajet, je n'ouvris la bouche que pour répondre aux questions de Mê. Je crois que son esprit voguait dans les préparatifs de notre mariage. Je ne l'avais jamais vue si concentrée, si grave. Pour ma part j'avais autre chose en tête, voué à tout ce qui se passait depuis quelques temps, maudite avalanche de phénomènes bizarres m'engloutissant dans un monde qui m'échappait. Trop c'est trop. D'ici qu'une balle perdue atteigne Mê ou Sony, je ne me le pardonnerai jamais… Mes oreilles se mirent soudain à siffler, atrocement, jusqu'à la limite du supportable, puis brusquement silence total. Alors j'entendis quelqu'un parler, je discernai une voix à la fois inconnue et familière, prononcer des mots s'entrechoquant à l'infini, où il était question de sauver sa vie et son âme…

Une bouffée de chaleur m'envahit, une goutte de sueur perla sur mon front. Luttant contre la folie furieuse que je sentais poindre, j'avais établi un schéma simple, blotti dans les méandres d'une incompréhension qui m'exaspérait au plus haut point. Tout avait commencé par ce maudit testament, la rencontre de mon notaire et de sa femme, la fusillade, puis était arrivée Mê, poursuivie par deux monstruosités, et pouf ! téléportation sur Shilin. De quoi faire une série B des plus médiocres… Seule certitude, je ne connaissais aucune technologie qui put provoquer un transfert immédiat en d'autres lieux. Mais la magie en avait le pouvoir. J'en avais la preuve. Autre monde, autre temps, sur Shilin s'activait un monde légendaire et tourmenté, et nous y avions acquis une importance effroyable. Et ce n'était guère mieux sur Terre. Où était le lien ? Mê y était forcément pour quelque chose. Nous étions finalement les personnages phare d'une sombre histoire dont nous ne connaissions rien… Je décidai donc de m'enfermer dans ma carapace d'invulnérabilité et de prendre le taureau par les cornes. Les premiers à faire les frais de ma détermination seraient les yakusas.

 

Les parents de Mê nous attendaient dans leur parc, à l'ombre d'un grand cerisier. Dès notre arrivée, ils me transmirent un message émanant de l'agence asiatique de la Rainbow International. Le consulat de France leur avait demandé de me contacter au plus vite. Malgré le caractère urgent de la requête, je décidai de faire un crochet par le siège de mon agence.

Quand on parle du loup… pensai-je en apercevant dans le hall mon notaire et sa femme. Je les conduisit dans mon bureau et fermai la porte à double tour.

« Vous êtes envoyés par le consulat ? », dis-je en nous servant trois verres de scotch.

« Pas plus que celui qui est passé tout à l'heure en prétendant l'être », répondit mon notaire.

« Qui étais-ce ? Un ami de Shilin peut-être ?… »

« Calmez-vous », intervint la femme.

« A quoi rime ce petit jeu dont je ne connais pas les règles ? », dis-je en haussant le ton. « Je vous conseille de me répondre, avant que je vous chasse d'ici ou que je disparaisse encore une fois. Dites-moi donc ce que vous êtes venus faire là, et accessoirement ce que tout cela signifie… »

« Nous sommes de votre côté », coupa mon notaire, « mais ça vous le saviez. »

« Vous venez de Shilin n'est-ce pas ? »

« Je vous présente Llema, et moi-même Seyur. »

« C'est bien ça. Pas de nom, pas de prénom. Des surnoms. »

 « Jonathan Jim… Vous connaissez Shilin. Vous y êtes allés, ça se voit. Quelque chose que seuls les natifs de cette planète peuvent sentir, une aura magique qui émane de tous ceux qui ont un jour croisé son chemin. Comment avez-vous pu faire ce voyage ? »

« C'est à vous de me le dire ! »

« Que s'est-il passé là-bas ? »

« Vous ne le savez pas ? C'est une blague ! » Silence de mort et regards froids. « Ok. On s'est fait arrêter par des soldats. Des elfes nous ont libéré et conduits à la capitale, où un magicien devait nous rapatrier sur Terre. Mais seule la femme qui m'accompagnait à pu quitter Shilin. Puis on est tombé dans un piège, un prêtre m'en a sorti et téléporté chez moi. »

« Qui était avec vous ? »

« Ca marche pour vous, l'interrogatoire se passe bien ? Je vous signale en passant que j'ai été primo muré dans le silence et deuzio maintenu dans l'ignorance sur votre planète à la noix… »

« Vous ne voulez pas répondre ? »

« Non. Depuis que vous m'avez balancé cet héritage dans les mains, nous sommes liés, mais la personne qui était avec moi n'a aucun compte à vous rendre, alors je ne vais pas le faire à sa place. De toute façon vous savez très bien qui elle est n'est-ce pas ? »

« Oui. Assez parlé. »

« A qui la faute. »

« Passons… Quelque chose de malsain se trame autour de vous, et nous sommes là pour vous protéger. »

« Sans blague ! Après m'avoir jeté dans l'arène vous voulez m'y barricader ? J'ai étudié la guerre d'Indochine, je connais l'épisode de Dien Bien Phû, alors je n'ai qu'une seule chose à dire : allez vous faire voir !… »

Cette fois ce fut Llema qui s'emporta ; ses joues empourprées firent ressortir ses yeux verts aux pupilles de chat sous sa chevelure dorée.

« Vous croyez vraiment que nous sommes venus sur Terre pour votre nombril ? Nous sommes en mission prioritaire et nous tiendrons nos engagements, que cela vous plaise ou non ! »

« Ah ouaih ? Et c'est qui votre gourou ? Charles Manson ? »

« Taisez-vous ! Des gens veulent vous éliminer et nous les en empêcherons, même s'il faut pour ça vous enfermer dans un coffre-fort. Et puis vous m'énervez avec votre scotch », dit-elle dans un accès de colère en me jetant la boisson au visage. Je lui fis signe de prendre la porte et m'apprêtai à joindre la parole au geste, Seyur posa son verre, leva le bras droit et peut-être l'abattit… sûrement ; j'entrevis quelques dizaines de chandelles, les étoiles, et le néant.

 

Lorsque j'ouvris les yeux la nuit était tombée. J'étais seul dans la chambre de Mê. Je me redressai et retombai aussitôt, pris d'un violent mal de tête. J'attendis un moment. Du salon provenaient des voix que je reconnus, celle de Mê, de Seyur et Llema. Je me levai péniblement, ajustai mon kimono et fis coulisser les portes qui nous séparaient. Ils étaient tous trois autour d'une table, où trônait une théière fumante et quatre tasses. Mê me servit un thé et me demanda si j'allais mieux. Je lui fis signe que non en prenant place à côté d'elle, et avalai le breuvage tiède.

« Vois-tu tes amis m'ont raconté des choses… »

« Oui, ça leur arrive de parler. Finalement c'est mieux que de les voir agir, quand ils frappent ça fait vraiment très mal. Je crois que c'est Ho Chi Minh sa bête noire. »

« Je crois qu'ils ne sont pas d'humeur à supporter tes sarcasmes vois-tu. »

« Ah bon ? Je fais partie de leur mission, eh oui, un grand honneur n'est-ce pas, et ils ont choisi de me rendre fou par l'ignorance, comme au moyen-âge très chère, mais moi j'ai choisi d'être gentil avec eux ; c'est grâce à eux que je t'ai rencontrée. Vous reprendrez bien un peu de thé… » Je m'attendais à voir Seyur lever le poing, mais au lieu de cela ils partirent tous trois d'un éclat de rire. Je me demandai si je devais trouver cela affligeant ou si je devais en faire autant. Finalement je les suivis. Hilarité générale. Les nerfs peut-être. Pendant ce temps là les tueurs couraient toujours.

 

Mê prépara une chambre pour nos hôtes pendant que nous dégustions le traditionnel verre de saké. Je trouvais la situation parfaitement grotesque mais décidai de jouer le jeu. Au point où j'en étais…

 

 



04/03/2008
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