NO STRANGER

 

 

 

Voilà une heure qu'il attend. Mentalement il explore les quais, les grues, les cargos, les entrepôts. D'ici il peut suivre toutes les allées et venues et plonger dans l'eau en cas de problème. Sa cachette est sûre et stratégique. Qui irait imaginer qu'un type harnaché dans son baudrier pend au bout d'une corde attachée à un anneau d'amarrage ? Justement il n'est pas le seul fou sur cette planète et il a pensé à toutes les manœuvres qu'il devrait faire pour se détacher. Il les a vécues en rêve, mais il détesterai devoir piquer une tête dans cette eau froide et polluée. Pourquoi ne peut-il pas concevoir que les événements puissent se dérouler normalement ? Peut-être parce que Thomas avait une voix bizarre cet après-midi au téléphone…

 

Une voiture s'arrête, éteint ses phares, la portière s'ouvre. C'est bien lui. Il descend, lentement, et s'approche. J'y vais. Dix secondes plus tard je suis sur le quai. J'avance vers Tom. Il marche comme un robot. Il n'a pas l'air dans son état normal. Cinquante mètres nous séparent. On est tous les deux face à face sur un quai désert à peine éclairé de quelques lumières blafardes. D'un côté de l'eau, de l'autre des entrepôts. Des yeux nous guettent, attendent. Attendent quoi ? Il est impossible que cela se passe bien. C'est trop important, Tom m'a prévenu. Il m'avait dit qu'il ne prendrait pas le dossier avec lui, on pourrait le lui voler ou le forcer à parler. Réfléchis, et vite. Tu sais que c'est un piège. Trente mètres pour trouver la solution, s'ils n'agissent pas avant. Merde ! Je suis victime de mon imagination ? Non, la facture, les huit chiffres, un numéro de téléphone. Il n'a pas le droit d'avoir le bilan de son enquête avec lui. Il n'a pas le droit de s'en souvenir… Il ne se souvient plus. Il l'a effacé de sa mémoire. Alors pourquoi est-il là ? Dix mètres… Ils vont nous tomber dessus. Qui ça ils ? Comment s'y est-il pris ? Et eux qu'attendent-ils pour sortir de leur trou ? Il est drogué, hypnotisé. Des gens l'ont manipulé, des bons et des mauvais. Cinq mètres, encore la facture, elle est la clé de tout, le mot de passe pour accéder à sa mémoire… Un dessin, un mot écrit en japonais, un nom, encore un mystère… « Salut Tom, pardonne-moi pour les souffrances que tu vas endurer… Tom, écoutes bien… » Ses traits se figent, ses yeux se révulsent, il se prend la tête à deux mains, hurle, s'écroule.
Deux voitures arrivent, s'arrêtent brusquement, des gens en sortent, armés. Ils sont huit. Je peux encore plonger non je ne veux pas abandonner Tom... Une arme contre ma tempe, un canon en métal, glacial, des menottes qui me lient les mains. Je me suis redressé, Tom n'a pas bougé, il est évanoui, ou mort. J'espère pour eux que la première hypothèse est la bonne. Ils ont rangé leurs armes. Agir, maintenant. Le hangar. Je cours. « Arrêtez ! » Peut-être qu'ils me veulent vivant. Deux coups de feu. Plus que quelques mètres. Un troisième, ils ne m'ont pas visé… J'ai imaginé, rêvé, vu ce qui s'est passé : Tom se relever, agresser les types qui me menaçaient. J'ai vu celui qui l'a descendu. Je les maudis, je vais tuer…

 

 

Il s'est caché dans l'espace qui sépare deux rangées de caisses. Ce n'est pas l'idéal mais il faut d'abord parer au plus pressé et se défaire de ces menottes. Il n'est pas fort, pas bâti comme un athlète. Il ne peut pas briser ces morceaux de ferraille qui lui enserrent les poignets mais l'ennemi aurait pu oublier de les fermer. Il les fixe intensément, les yeux clos. Le bruit des pas qui se rapprochant ne peut le déconcentrer. Il est ailleurs, quelque part dans son imaginaire. Il voit ses mains libres, revient à la réalité, les menottes sont ouvertes, tombées à ses pieds. Il les fait disparaître, grimpe sur un empilage de bois et de cartons.

Ils ont l'air de cafards tous à marcher pas à pas, l'arme à la main, tous de noir vêtus. Il s'allonge et regarde la scène. Un par un il les cherche et les localise, les yeux fermés. Il les observe tour à tour, focalise son attention sur l'assassin de Thomas et se redresse pour l'attendre. Ils vont se retrouver face à face. Personne à moins de vingt mètres, et surtout ils vont être séparés des autres par une montagne de caisses. Il s'imagine ninja, se laisse glisser sans bruit, voit sa victime qui approche. Un shuriken est parti, à la vitesse de l'éclair, clouant la main armée à une planche. Il le regarde hurler, pauvre animal blessé et terrorisé, brandit son katana et lui tranche la tête. Il remonte sur ses hauteurs, traverse l'entrepôt sur sa rangée de bois à la manière d'un chat et disparaît dans la nuit.

 

Il connaît un numéro qui devrait le sauver mais il doit éviter les cabines. Dieu sait pourquoi ces gens-là arrivent toujours à retrouver celle qu'on utilise. Et il ne tient pas à finir ses jours dans une cage en plexiglas, une balle dans la tête, baignant dans une mare de sang, un combiné se balançant dans le vide, une voix se lamentant au bout du fil. Non, jamais…

Il sait courir vite et longtemps, brouiller les pistes dans un dédale de ruelles, disparaître dans un endroit tranquille loin du port où jamais ils ne viendront le chercher. Il va les mener en bateau, les égarer, les conduire où il veut. Il n'a pas relâché son attention et garde encore le contrôle de son rêve. Pourtant il devra apprendre à mieux maîtriser son pouvoir.

 



11/08/2008
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