Arrivé en bout de quai, il marcha d'un pas décidé vers le snack-bar le plus proche. En passant, il nota la présence de huit jeunes femmes seules dans les environs immédiats. Quatre d'entre elles levèrent les yeux pour croiser son regard, mais sur ces quatre, une seulement regarda avec insistance dans la direction du quai d'où il venait. Leurs regards se croisèrent, mais elle ne s'attarda pas sur ce jeune-cadre-dynamique qui s'apprêtait à prendre un verre à la même terrasse qu'elle.

Il s'installa à deux tables de distance de manière à la voir de profil. Quelques policiers passèrent mais personne qui put être suspecté d'appartenir à l'équipe qui tentait de le capturer. Il commanda un Perrier citron, insista pour avoir une vraie rondelle de citron, ce qui attira l'attention de celle qu'il savait être Aurore. Il lui adressa un sourire et baissa la tête pour chercher de la monnaie dans son portefeuille. Les derniers passagers du train qui l'avait amené vers Paris franchirent les barrières. Il remarqua de légers signes d'inquiétude chez la jeune femme mais il n'était toujours pas disposé à se présenter. Elle consulta le panneau des arrivées. Le train suivant en provenance du Havre devait arriver une heure et demie plus tard. Elle partit s'acheter une revue dans un kiosque, revint s'asseoir à la même place, commanda un café crème et se plongea dans sa lecture.

« Monsieur… » Il sursauta. C'était le serveur qui l'interpellait. « … vous… vous n'êtes pas Keenu Reeves ? »

« Qui ça ?… Non. »

« Qu'est-ce que vous lui ressemblez, c'est incroyable… Désolé. »

« Pas de mal. »

Aurore le dévisageait. Il regarda plusieurs fois vers elle mais elle semblait ne plus détacher son regard d'un bleu intense… Il jeta un œil à sa montre, avala une gorgée de Perrier et consulta le plan de métro qu'il sortit de sa mallette. Aurore avait à nouveau reprit sa lecture.

 

Un instant plus tard il se leva et fit quelques pas en direction d'Aurore, lorsque quelqu'un passa près de lui qui retint son attention ; un voleur qui s'approchait d'une femme pour lui arracher son sac. Il se tourna vers lui à la manière d'un fauve à l'affût, prêt à lui couper la retraite quand il commencerait à courir. Il regarda le bras se tendre, le demi-tour pour prendre la fuite, la jambe en appui, les chaussures de sport aux semelles antidérapantes, le grincement sur le carrelage, le regard concentré de celui qui joue sa vie à chaque instant sur la rapidité et la sûreté de son geste. Ils n'étaient plus que deux personnages dans cet immense hall, deux protagonistes d'un jeu injuste auquel le perdant n'avait pas demandé à participer. Lorsque le voleur comprit qu'un gendarme l'attendait, son visage pâlit. Il vit alors un énergumène encapé lui barrer le passage, il chercha une échappatoire mais partout où il regardait, le même homme se dressait entre lui et la sortie, tantôt les bras le long du corps tantôt les bras levés, armé d'un katana ; il était impensable qu'il fut partout à la fois, pourtant il formait lui-même un cercle, une arène dont nul ne pouvait s'échapper. Le voleur regarda le sac se balancer bêtement au bout de son bras, une broutille pour laquelle il avait le sentiment qu'il lui faudrait se battre à mort. Il sortit un couteau qui n'avait jamais servit qu'à découper des sangles et l'ouvrit d'un mouvement de poignet en tentant de prendre un air rassuré. Puis il ferma les yeux et poussa un cri de stupeur. Il se prépara à ressentir la douleur de la blessure, la froideur de la mort, et sentit son couteau lui échapper des mains. Il tomba à genoux, le visage blême, les yeux hagards, le sac à ses pieds. L'homme qui lui faisait face le ramassa délicatement du bout de son katana. Une jeune femme criait pour qu'on lui rende son sac. Il le tendit au voleur. Celui-ci avait reprit son couteau et lui lançait un regard glacial.

« Rendez-le lui, elle ne vous fera rien. Et rangez votre couteau, vous pourriez vous blesser. »

 

Le voleur se redressa repliant sa lame, et tendit le sac à sa propriétaire, les yeux baissés. Lorsqu'il les releva, la femme était partie. L'homme en cape noire était à côté de lui. Il ressemblait à un héros de cinéma.

« Partez. Partez avant que la police arrive. »

« Qui êtes-vous ? »

« On m'appelle Legend. »

« Legend comment ? »

« Legend tout court. »

« C'est pas un nom ça. »

« C'est le mien. Allez-vous en… Allez, j'ai le katana à portée de main et je ne tiens pas à m'en servir ! »

 

Le voleur se tourna vers la sortie la plus proche et partit en courant.

« Vous êtes Aurore ? »

« Oui. Legend, c'est vraiment votre nom ? »

« Tom avait choisi de m'appeler comme ça. » Un courant d'air traversa le hall. La cape claqua.

« Allons-y avant de nous faire remarquer… si c'est encore possible. Vous devriez porter des vêtements plus discrets. »

« Non.»

 

Aurore s'arrêta net. « Ma voiture a disparu !… J'étais garée là, sur le passage piéton… C'est peut-être la fourrière… Bon, on va prendre le métro. »


 



11/08/2008
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 11 autres membres