Il se posta à la fenêtre et la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans la station de métro au bout de la rue, puis se servit un grand bol de café noir et se mit en quête d'un disque supportable. La plupart lui étaient inconnus mais il en trouva finalement un qu'il inséra dans le lecteur, se cala confortablement dans un fauteuil face à la fenêtre et partit au Royaume de Siam

… Il suivait des yeux le tigre qui avançait à pattes feutrées dans les feuillages. Sa fourrure noire et ocre, yin et yang, se fondait à la perfection dans les feuillages tropicaux. L'animal mythique tourna la tête et ouvrit une gueule béante en un rugissement aphone pour saluer celui qui traversait son domaine, poursuivant son chemin vers la lumière. Les grands arbres alentour étaient d'une rare beauté et les plantes poussaient à profusion dans cet environnement magique. Une architecture se profila comme la végétation s'espaçait, esquissant peu à peu un monolithe gravé de signes et symboles étranges, un mur de pierres aux formes géométriques, puis enfin un temple prestigieux, rescapé glorieux d'Angkor. Un instant il crut voir des gens marcher vers lui et s'inclina aux fantômes errants. Il leva les yeux au ciel pour y lire l'heure, sa montre sonna. Il comptait les pulsations, régulières et déplacées en ce lieu empreint de sérénité. Une voix qu'il reconnut dessina un visage. Elle marchait, tournant la tête de tous côtés, perdue, affolée, et se mit à courir en l'apercevant, se prit les pieds dans une racine et tomba dans ses bras. La sonnerie était toujours présente, incongrue, de plus en plus oppressante. Il fixa les yeux terrifiés d'Aurore et écouta ce qu'elle lui criait, l'implorant de se réveiller.
« … ramenez-moi chez moi ! » Il leva la tête, et ensemble entendirent la dernière sonnerie du téléphone s'interrompre. Aurore se redressa d'un bond, furieuse, et le gifla. Il ne bougea pas et encaissa le coup. « Ne refaites jamais ça… Pardon, je ne voulais pas… »
« Pas de mal… C'était la police qui appelait », dit Legend.
« Comment le savez-vous ? »
« Je ne sais pas. Je le sais, c'est tout. »
« Il faut que nous partions… »
« Calmez-vous, c'était au sujet de la fourrière, rien de plus. »
« Vous en êtes sûr ? »
« Puisque je vous le dis. »
« Où étions-nous ? »
« Nulle part. Je dormais et le téléphone m'a réveillé. »
« Mais j'étais dans votre rêve ! Vous rêviez bien de forêt et de château non ? »
« Plus ou moins. »
« Qu'est-ce que je faisais là ? »
« Bonne question ! »
« Mauvaise réponse ! Si vous n'en savez rien et si cela peut se renouveler, alors je vous prie de quitter les lieux immédiatement ! »
« Oui et oui, je pense… »
« Vous me faites peur… Je regrette, je ne peux pas prendre le risque de me retrouver du jour au lendemain sur la lune ou Dieu sait où… Oubliez-moi cela vaut mieux. »
« Je comprends… Au revoir. »

Il sortit, rasa les murs et s'empressa de disparaître. Il entendit une fenêtre s'ouvrir, la voix d'Aurore l'appeler, il ne répondit pas et s'engouffra dans le métro, changea de ligne plusieurs fois, puis certain que personne ne l'avait suivi il quitta cet univers de lumière artificielle et d'air en boîte pour à nouveau respirer la couleur du ciel. Il regarda le panneau du nom de la rue que le hasard lui avait choisit et lut Tolbiac, chercha au fond de sa mémoire ce que cela pouvait bien lui inspirer puis n'ayant trouvé que le néant de son amnésie il se lança en quête d'un hôtel où passer la nuit tranquille.
Le gérant de l'établissement hésita à lui louer une chambre lorsqu'il vit un homme en cape noire au regard sombre entrer dans le hall, puis oublia tout scrupule quand l'équivalent d'une semaine de location lui fut remis. Il froissa plusieurs fois un billet pour s'assurer qu'il ne s'agissait pas de faux, enferma la liasse dans un tiroir et demanda à son employé de conduire ce monsieur à sa chambre.


Legend marchait dans la rue déserte. Le silence était ponctuellement rompu par une voiture qui s'évanouissait rapidement quelques carrefours plus loin. Quelque part devant lui s'éleva un cri aigü vite étouffé. Il accéléra le pas, s'assura que personne ne le suivait et s'engagea dans une impasse sombre, formée des ruines d'un bâtiment. Derrière cet amas de gravats, de pierres et de ferraille, s'ouvrait un terrain vague, autrefois un jardin. Il s'enfonça dans la relative obscurité, tout de noir vêtu, profitant de la lumière blafarde de lointains éclairages pour discerner ce qui se passait devant lui. Surgie du néant, la lame d'un katana tournoya dans un sifflement lugubre et s'arrêta net contre le cou d'un corps massif de dos à un mètre d'écart. L'homme réprima un hoquet et leva instinctivement les bras.
"Vous allez laisser cette femme tranquille, lui rendre ses affaires, et je verrais si je vous laisse partir."
"D'où il sort ce guignol ?"
Legend appuya un peu plus sur la lame, entaillant légèrement la peau qui se para d'un mince filet rougeâtre. L'homme bredouilla d'une voix rauque et tremblotante. Ses jambes flageolaient, il était à deux doigts de s'évanouir.
"On lui a rien volé, on lui a encore rien fait, on voulait juste s'amuser…"
Il ne termina pas sa phrase, assommé par la garde du katana. Les trois autres loubards s'enfuirent comme s'ils avaient la mort aux trousses.

Legend se pencha sur la jeune femme, une chinoise, terriblement belle et visiblement choquée. Il l'aida à se redresser et lui jeta sa cape sur les épaules pour cacher ses vêtements déchirés. Lorsqu'il se proposa de la raccompagner, elle se contenta de regarder la cape et lui sourit en haussant les épaules.
Sur la fin du chemin elle montra des signes de faiblesses. Craignant qu'elle s'évanouisse, Legend la souleva dans ses bras. Il prit un instant la grimace qu'elle fit pour de la timidité, de la gêne, peut-être un refus, mais laissa les doutes s'envoler en apercevant des traces de blessures. Elle recouvrit avec pudeur les parties dénudées de son corps d'un pan de la cape. Il ne fit aucune remarque et continua à la porter. Une centaine de mètres plus loin, à l'angle d'une rue, elle demanda à être reposée. Elle faillit perdre l'équilibre en reprenant contact avec le sol mais se rattrapa à un feu tricolore. Ils parcoururent la vingtaine de mètres qui les séparaient d'un restaurant. La porte s'ouvrit à leur arrivée, et une mère affolée se perdit en propos volubiles et incompréhensibles, ne sachant trop si elle devait aider sa fille ou remercier l'étranger qui l'accompagnait. Gêné par ce qu'il estima être de l'incongruité, et devinant l'arrivée du père de famille, Legend s'excusa brièvement et maladroitement, puis referma délicatement la porte avant que la jeune chinoise s'aperçoive de sa disparition. Il lança un regard furtif alentour, trouva la direction à prendre et se volatilisa dans un battement de paupière. Quelque part derrière lui il entendit une voix appeler mais ne fut pas certain qu'elle lui fut destinée. Il ferma son esprit et se fondit dans la nuit ambiante.

Un vent glacé balaya la ville quadrillée par la toile arachnide que déployait une bande d’assassins puissants. Il serra les poings, souffla un courant d’amnésie aux esprits qui alimentaient à cet instant une pensée pour lui, s’enferma dans une nouvelle cape fuligineuse et s’assit sur le rebord d’une haute toiture. Il resta une partie de la nuit à suivre les étoiles dans leur ballet noctambule en fredonnant doucement. Le jour fit lentement pâlir les couleurs du ciel. Il descendit de son perchoir et prit la direction d’un hôtel où il savait que l’attendait une chambre prête à l’accueillir pour les temps à venir. Il s’allongea confortablement sur le lit et trouva sans tarder le chemin des bras de Morphée, dédiant sa dernière pensée à une jeune et jolie chinoise.




21/08/2008
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