Il flâna dans la ville jusqu'à une heure tardive pour un dîner qu'il expédia, avant de s'enfermer dans une chambre d'hôtel.

Il rêvait d'une cascade à flanc de montagne sur une île paradisiaque et se réveilla au son d'un robinet mal fermé. Il était huit heures du matin et le ciel offrait son beau visage triste de grisaille, ce qui lui convenait parfaitement. Il sortit s'acheter quelques croissants et prit le chemin du treizième arrondissement en savourant son petit déjeuner. Sa photo faisait la une de quotidiens à l'affût du moindre scoop. La préfecture de police promettait une belle récompense à quiconque rapporterait quelque indice à son sujet. Legend sourit aux passants attentifs qui constatèrent une légère ressemblance entre le portrait affiché et le rescapé d'un bal costumé qui les croisait. Il accepta de poser avec la femme d'un couple de touristes qui tenait à faire une photo sensation devant l'Observatoire. Les comportements humains avaient parfois le don de l'exaspérer.

 

Une volonté triste avait imposée son manteau de brume sous un ciel gris de pluies insidieuses. Le Pont de Tolbiac sortait tout droit d'un roman de Léo Mallet, ou de l'esprit d'un poète inspiré. Les gouttes qui tombaient par intermittence ne l'atteignaient pas, comme s'il marchait sur une autre terre en d'autres temps… Un pan de sa cape claqua doucement sous une brise légère.

 

A l'autre bout du pont, une voiture s'arrêta un instant. Quelqu'un en descendit, échangea quelques mots avec le chauffeur et referma la portière. Il releva son col et se mit en marche dans ma direction. Sa silhouette se découpait dans la brume comme une ombre dans la lumière. La voiture redémarra et ralentit en arrivant à ma hauteur. Le chauffeur et son passager me dévisagèrent. Leur regard m'incommoda, je tentai de leur faire comprendre… La voiture fit un bond en avant, puis disparut dans le brouillard accompagnée de ma colère s'évanouissant.

 

L'homme avançait, emmitouflé dans un par-dessus, un chapeau enfoncé sur la tête. Il marchait sans se presser et sans se soucier des véhicules qui le frôlaient. La seule chose qui semblait le préoccuper était la fraîcheur humide du temps. Lorsqu'il arriva, je lui tendis la main, mais sans y prêter attention, il pivota et se mit à contempler le fleuve. Il avait une cinquantaine d'années, les tempes grises et un corps bien bâti. Son regard se perdit dans le lointain. Peut-être revivait-il un demi-siècle de souvenirs. Il ouvrit la bouche, je le devançai. "C'est la Seine…"

Il plissa les yeux. "J'ai une arme sur moi. Mes hommes m'ont conseillé de la prendre ; la peur de ceux qui ne sont pas comme nous… Mais je sais que c'est une précaution inutile", dit-il sans paraître sortir de sa rêverie. Il prit une profonde inspiration et reprit. "Peut-on s'installer dans un bar, j'ai la gorge sèche."

"Vous détestez le froid et la pluie. Je les adore. Je n'aime pas les bars. Mais je vous suis."

 

Son visage s'illumina comme s'il venait de remporter une grande victoire. L'établissement qu'il choisit n'était pas très fréquenté. Nous nous assîmes dans un coin tranquille, patientant jusqu'à l'arrivée des boissons pour commencer à parler.

"On m'avait prévenu que vous n'étiez pas très locace. Moi non plus. Je suis William Spencer, superviseur du projet."

"C'est vous qui m'avez convoqué si j'ai bonne mémoire."

"En effet, mais vous ne me facilitez pas vraiment les choses. Que savez-vous au juste du projet ?"

"Que je suis l'un des cobayes. Vous avez retrouvé la femme ?"

"Non." Il but une gorgée de thé. "Je suis frileux, et j'attrape très vite un rhume si je ne fais pas attention".

"Demandez à votre thyroïde de fonctionner. C'est pour me parler de vos problèmes personnels que vous êtes venu ?"

"Bien. D'autres pays sont sur un projet analogue depuis quelques années. Nous avons décidé de mettre en commun une partie de nos connaissances, en vue, entre autres, d'une collaboration spatiale. Des hommes tels que vous seront bientôt les premiers conquérants de l'univers. On viendra vous chercher pour vous faire passer des tests d'aptitude…"

"Vous êtes un comique. Vous croyez donc que je vais répondre à vos claquements de doigts. Je n'ai pas d'affirmation à vous donner, mais une question à vous poser. Pourquoi avez-vous fait abattre un privé au Havre ?"

William marqua un temps d'étonnement. "Je ne sais pas de quoi vous parlez."

"D'une embuscade que l'on m'a tendue là-bas, avec pour appât rien de moins que mon meilleur ami. Vous ne voyez toujours pas ?"

"Vous parleriez chinois ce serait pareil…"

"Ne jouez pas les sarcastique, pas avec moi", dis-je à voix basse d'un ton sec en rapprochant mon visage de celui de William. "Je vous parle du meurtre de Tom…"

"Je ne suis pas au courant, désolé, sincèrement navré pour votre ami…"

Je repris mes distances. "Je vous ai pourtant arraché un homme à vos effectifs."

"Vous avez tué quelqu'un au Havre ? Ce n'était certainement pas l'un de mes hommes, vous faites erreur sur la personne. Je ne suis ni de près ni de loin concerné par cette histoire." Mon regard noir fit prolonger l'argumentaire de William. "Je suis prêt à vous le jurer sur la tête de ma fille".

"Pas la peine de mêler votre vie privée à vos affaires, je ne vous en demande pas tant. Je crois que vous avez de gros ennuis."

"Possible… Êtes-vous certain que ces hommes étaient concernés par le projet ?" Silence. Je m'étais replié dans la noirceur de mon âme. William soupira, puis soutint mon regard. "Vous sentez-vous prêt à vous jeter dans la gueule du loup ?" Silence à nouveau, scrutant chacun le regard de l'autre. "Vous sentez-vous prêt à affronter vos démons ?"

"Les épreuves ?"

"Oui."

 

Un homme soudain entra en courant dans le bar. Il lui fallut à peu près un dizième de seconde pour nous localiser. William avait déjà porté la main à sa poche, un révolver jaillit au bout de son bras.

"Patron, il vient de se passer quelque chose de grave au restau. Quand on est arrivés, des types essayaient d'enlever la chinoise. Ralph s'est interposé, ils l'ont descendu avant de s'enfuir, et ils ont tiré sur la fille, elle est à l'hosto…"

"Conduisez-moi à l'hôpital !"

"Patron ?"

"Faites ce qu'il vous demande."



29/08/2008
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 11 autres membres