Une secrétaire au bureau des urgences m'indiqua l'emplacement de la salle d'opération, où quelqu'un tenta de me barrer le passage, il traversa le couloir en volant. La porte de la salle était ouverte, un chirurgien se lavait les mains, je le coinçai contre un mur. Deux autres médecins tentèrent de me jeter dehors, la pointe du katana les tint à l'écart le temps de convaincre l'assemblée que mon sang était nécessaire à la réussite de l'opération.

 

Deux forêts s'évasent plongeant vers une vallée fleurie. En son centre de passage un chemin traverse, gardé de part et d'autre par un samouraï. Le matin s'est levé pour célébrer leur combat. Ils sont une armée, et l'arme de leur Maître respectif, en tête des rangs, défie l'astre silencieux baignant le décor de couleurs flamboyantes. Le calme règne dans cette l'atmosphère. Quelque part un ruisseau coule, paisible, dans un sens qui leur importe peu. Ils sont le reflet du présent, nobles, loyaux, éternels ennemis qui s'aiment et se respectent dans une attente infinie qui les mène à leur perte.

La veille, la fin de l'un d'eux s'est décidée sur un coup de rayon, au lever du soleil. Il disparaîtra ce jour, tenant ou aboutissant de l'avenir. A ce moment tout se joue sur le destin de deux êtres, marionnettes, pantins d'un gigantesque et mesquin scénario, dont le chapiteau est une toile verdoyante, au flanc de deux collines elfiques, asiatiques ou celtes, où est la vérité…

Le vent boucle en un tourbillon sa folie. Les aiguilles de pins crissent sous les pas qui devraient sentir des feuilles de chênes. Les images se brouillent d'univers parallèles qui pleurent la réalité et soudoient l'illusion, vases bouillonnant d'amour et d'énergie.

 

Dans les brumes du demi-sommeil une voix pénétra ma conscience. "Il a suffisamment donné. Allez me chercher des poches de sang." J'ouvris les yeux sur des vampires en blouse blanche. Mon bras se détendit instantanément. Le shuriken frôla le visage angélique du médecin qui ne comprit ce qui venait de se passer que lorsque l'étoile se planta dans le mur. Muette de peur, elle me renvoya un regard terrifié. Le morceau de métal était profondément enfoncé dans la paroi. Sa tête eût été traversée de part en part.

"Reprenez votre travail, occupez-vous de ces pochettes d'hémoglobines."

Le chirurgien intervint. "Ce que vous faites est totalement idiot. A quoi bon la sauver si vous devez en mourir ?"

"Soignez votre patiente au lieu de perdre un temps précieux."

"Mais enfin ! Croyez-vous donc que cette femme appréciera que vous foutiez votre vie en l'air pour elle alors qu'on a ici tout ce qu'il faut pour l'opérer sans risque ?"

"Elle me connait à peine, je ne pense pas que cela puisse l'affecter."

"Comment osez-vous…"

"Reprenez votre travail !... avant que je me fâche. Je vous assure que tout ira bien. J'aurai quitté cet hôpital avant qu'elle se réveille."

"C'est absurde."

"Non docteur, c'est fou. Mais c'est comme ça."

 

Le chirurgien reprit son oeuvre sans mot dire. Je fermais les yeux et poursuivis mon voyage au bout du monde…

 

Plus tard la machine arrêta de me pomper le sang. L'opération touchait à sa fin. Tout s'était bien passé. J'arrachai moi-même ce que l'infirmière m'avait planté dans le bras, ignorant les regards de l'assemblée, et j'attendis, assis au bord de la table en balançant les jambes pour chasser les fourmis qui les avaient envahies. Des minutes angoissantes passèrent, puis le chirurgien s'écarta, baissa son masque et s'approcha de moi affichant un large sourire.

"Pas de problème tout va bien. Vous êtes un drôle de phénom… Où allez-vous ?"

Je rejoignis William et l'entraînais plus loin.

"Vous comptez courir encore longtemps comme ça ?"

"Je vous trouve bien essoufflé pour un grand gaillard tel que vous."

"Comment vas t-elle ?"

"Ca va, elle est hors de danger."

"Bien. Je vous retrouve ce soir à vingt et une heure au restau chinois."

Je fronçai les sourcils. William sourit.

"J'ai délégué deux de mes hommes à la protection de votre amie…"

"Ce n'est pas mon amie !"

"Ca va ne vous fâchez pas…"

 

Une fois n'est pas coutume, je faussai compagnie à William et au bâtiment tout entier par les portes, en marchant ; il était temps que j'apprenne les bonnes manières.

 

Le chirurgien souleva encore une fois le drap et prit à témoin l'assistant qui se tenait à ses côtés.

"Dites-moi que je ne rêve pas ?"

"Vous ne rêvez pas."

"Vous en concluez donc la même chose que moi ?"

"Je n'en conclue rien. C'est vous le médecin, moi je n'y comprends rien."

"Et moi donc ! Une heure depuis l'opération, et il ne reste aucune trace, pas la moindre cicatrice, c'est insensé." Il fit une pause et jeta à nouveau un regard sur le corps de la chinoise. Il secoua la tête, se demanda un instant si son assistant ne prenait pas son geste pour du voyeurisme. Il reposa le drap en soupirant. "Ce type, où est-il passé ?"

"Il est parti. Il y avait quelqu'un avec lui. Il est toujours là je crois."

"Oui je sais, je l'ai croisé dans le hall. Il m'a laissé entendre que je pouvais ranger ma curiosité au placard. Je crois que c'est un gars des services secrets. Pouvez-vous aller me le chercher s'il vous plait ?"

 

William entra, tenant deux cafés. Il avala une gorgée et tendant l'autre gobelet au chirurgien. "Alors, il parait que vous passez votre temps à contempler cette fille".

"Cette femme vous voulez dire."

"Elle doit avoir l'âge de ma fille. Ceci explique cela."

"Si vous le dites."

"Bien. N'en déplaise à Hippocrate, paix à son âme, vous êtes là devant un cas qui défie la science, votre science. Et je pourrais utiliser un terme moins noble, n'est-ce pas ?" Le médecin hocha la tête en signe d'acquiescement las. "Allons, ne vous arrachez pas les cheveux de la tête. Je peux vous assurer que son cas n'est dans aucun manuel de médecine, et n'y sera pas avant longtemps. J'ai étudié votre dossier, docteur Peck. Mes hommes sont efficaces quand je les bouscule un peu. Il faut hélas que je les pousse un peu trop souvent. Ils sont encore un peu jeunes, mais pour la plupart ils deviendront très forts… Je vous ennuie ? Ah vous êtes impatient d'entendre ce que j'ai à vous dire. Vous seriez certainement très heureux d'en savoir davantage, seulement voilà, vous pensez bien, je suis très embêté voyez-vous. Quel monde nous vivons là ! … Je vais donc vous suggérer de garder cette affaire pour vous. Ou si vous préférez l'oublier. C'est là bien plus qu'un conseil… Rassurez-vous, je ne vais pas perquisitionner votre bureau pour y trouver les échantillons de sang que vous avez piqué à cette fille tout à l'heure. Je n'ai rien contre la conscience professionnelle tant qu'elle reste bienveillante. Votre réputation n'est plus à faire, docteur Peck. D'ailleurs, il serait fort dommage que cet établissement perde un chirurgien tel que vous, n'est-ce pas ?... Est-ce que je me fais bien comprendre, docteur Peck ?..." Ce dernier n'avait pas bougé d'un iota. "Bien. Nous sommes donc d'accord. Pas mauvais votre café."

"Heu…"

"Oui ?"

"Non rien. Merci…"

"Bonne journée docteur."

"Au revoir monsieur…"

Un courant d'air glacial balaya le toit du bâtiment sous mes pieds. De mon poste d'observation je dominais l'entrée du restaurant chinois. Quelques minutes plus tôt, deux hommes étaient arrivés. Ils avaient tout l'air de l'avant-garde venue repérer les lieux. Une voiture passa au ralenti et disparut au carrefour au bout de la rue. Le ronronnement de son moteur me rappela les prémisses d'une fusillade. Je me redressai pour la suivre de toit en toit. Un homme se tenait là qui me fixait de ses yeux invisibles, dissimulés sous une capuche rabattue. Il me sembla sans certitude entendre de la musique.

"Elle est belle. Vraiment belle. Une future reine. Protège-là. Pour elle et pour nous. Promets que tu la défendras…"

"Qui êtes-vous ?" soufflai-je.

 

L'homme ressemblait à un fantôme décharné. Un corps et une voix fatigués sous une cape déchirée. Une image floue qui tremblait au rythme du vent. Je battis des paupières et dans ce laps de temps la forme éthérée s'évanouit dans les airs. J'eus la sensation d'être bousculé, propulsé dans l'espace en un tourbillon sans fin. Je fermai les yeux pour stabiliser cette scène trop réaliste, et me réveillai un temps plus tard dans une ruelle sombre près du restaurant. Un chat fouillait une poubelle à la recherche de son repas. Il miaula à mon attention et reprit sa quête. Je m'avançai vers la lumière.


 



12/10/2008
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