Je fus accueilli par le propriétaire qui me donna une chaleureuse poignée de main, et m'indiqua la grande salle. Les deux hommes que j'avais remarqués m'invitèrent à leur table. L'un d'eux avala ce qui lui restait dans la bouche, fit glisser le tout à l'aide d'un verre de vin, et m'adressa la parole.

"Vous êtes soit en avance, soit en retard. Avez-vous mangé ?"

"Non."

"Dans ce cas vous êtes en retard. Vous prenez un dessert avec nous ? Spencer ne devrait plus tarder."

"Si vous y tenez." Ils paraissaient calmes et joyeux comme satisfaits. "Sommes-nous surveillés ce soir ?"

"Des patrouilleurs. Pas nous, mais cet endroit. Et il l'est depuis que nous savons que vous vous intéressez à la fille des proprios."

 

Je ne répondis pas, me tassai sur mon siège et croisai les bras. Les deux hommes échangèrent un sourire en coin. Je leur adressai un regard noir.

 

William arriva à vingt et une heures précise. J'avais le nez plongé dans une tasse de thé au jasmin. Il commanda la même chose que moi, observant ses hommes pour s'assurer qu'ils ne présentaient aucun signe d'ivresse. Dans un geste de bienveillance il commanda une bouteille d'eau gazeuse pour les aider à digérer. Puis se leva de table, régla l'addition et ordonna le départ. Le propriétaire du restaurant m'invita à rester, mais un quinquagénaire attentionné lui répliqua que ma présence était requise en d'autres lieux pour les temps à venir. J'acquiesçai d'un sourire et lui emboîtai le pas. Le maître des lieux m'adressa une phrase en chinois que je ne compris pas, et referma la porte derrière nous.

 

Sitôt dans la voiture on me banda les yeux. "Simple mesure de sécurité" argumenta William. J'acceptai sans élever de protestation, et le voyage en aveugle commença.

 

"Will, avant que vous me bouchiez les oreilles, j'ai une question à vous poser."

"Hum, quatre choses à dire. One, je suis heureux que vous ayez arrêté de faire votre mauvaise tête. Two, à part ma femme, personne ne m'a jamais appelé Will, aussi j'aimerai que ce privilège lui soit exclusivement réservé. Three, nous n'allons rien vous mettre dans les oreilles. For, je suis prêt à répondre à toute question autre que "où est le Centre ?". Je vous écoute."

"Combien êtes-vous dans votre service ?"

"La question m'étonne un peu… soixante six, je crois. Pourquoi ?"

"Je réfléchis à ce que vous m'avez dit tout à l'heure. Vous appliquez la technique des sous-mariniers n'est-ce pas ?"

"C'est une vision des choses originales, et ma foi plus ou moins vraie… Nous sommes environ trois cent personnes à travailler sur le projet. Il n'est certes pas possible de faire la navette tous les soirs et tous les matins. Nous y passons en moyenne deux mois consécutifs, puis prenons quinze jours de repos. En fait les choses ne sont pas aussi simples que cela tout dépend…"

"Quatre personnes par jour, les yeux bandés, dans des voitures noires aux vitres fumées, corbillard de la mort…"

"Pas trop mal calculé pour quelqu'un qui délire. Mais j'en attendais pas moins de vous."

"Je vous laisse à vos méditations, le temps de mémoriser le chemin que vous me faites parcourir."

"Bonne chance !"

 

De la chance, il en fallait certes un iota pour espérer tracer le fil conducteur de ce labyrinthe qui se dessinait au fur et à mesure dans mon esprit comme un chemin que l'on éclaire dans le noir. Tout d'abord il me sembla faire trois fois le tour de Paris, que l'on fît en un temps record d'un peu plus d'une heure trente. Puis on changea une première fois de moyen de transport via un baptême de l'air en hélicoptère, une demi-heure entre ciel et terre au milieu de ce que je devinai être la nuit. Lorsque mes pieds touchèrent à nouveau le sol, ce fut juste pour parcourir les quelques pas qui nous séparaient d'une voiture, plus confortable que la précédente. La température se rafraîchit, les odeurs et les bruits devinrent plus naturels, les routes plus sinueuses. Nous n'étions vraisemblablement plus dans Paris à ce moment. Un quart d'heure plus tard environ, nous changeâmes une nouvelle fois de moyen de transport, laissant nos empreintes sur un sol de terre. Je sentis de vives différences de température et d'atmosphère, l'impression d'être passé en un instant de l'extérieur à un couloir intérieur. J'étais encadré par deux personnes, je sentais leur chaleur, et l'air ambiant ne semblait pas confiné comme dans une voiture. Le bruit du moteur était anormal, sûrement un moteur électrique. D'autres images se superposèrent à ma vision.

"William, vous êtes là ?"

"Oui, bien sûr."

"Nous ne sommes pas loin de Paris."

"Qu'est ce qui vous fait dire ça ?"

"Une impression. Je me verrai bien au Château de Versailles en ce moment. Pas vous ?"

"Je vous ai déjà dit que je ne répondrai pas à ce genre de question."

"C'est vrai. Alors à l'abri sous les pieds des parisiens. L'idée serait astucieuse non ?"

"Je ne tiens pas à répéter ce que je viens de dire."

"Nous sommes arrivés depuis quelques minutes…" Je bousculai soudainement celui qui se tenait à ma droite et me jetai de son côté. Ma main ne rencontra, ainsi que je l'espérai, aucune portière. Je tombai sur un sol lisse sans dommage et enlevai le bandeau en me redressant. L'homme que j'avais heurté s'était déjà relevé. Il se massait l'épaule et me toisait. Nous étions dans un large couloir éclairé aux néons. William souffla quelques mots à ses hommes, qui remontèrent dans la voiture électrique et repartirent.

"Vous aimez marcher, qu'à cela ne tienne", dit William. "Ne faites pas trop le mariolle avec Jean-Jacques, il a le poing leste. Vous auriez la tête à l'envers si je l'avais laissé faire."

"Vous direz à J.J. qu'à la prochaine balade il n'aura qu'à se mettre à ma gauche. Vous ne croyez tout de même pas que j'aurai risqué de me retrouver au milieu d'une chaussée…"

"Votre petit numéro ne vous a rien apporté. Je crois que vous êtes déçu."

"Bien au contraire. Quelle heure est-il ?"

"Vingt trois heures cinq".

"Parfait. Je vais donc détecter la vibration d'un métro d'ici peu…"

"Vous y tenez !"

 

Les couloirs étaient spacieux et encadrés de portes, toutes identiques, surmontées de lampes de différentes couleurs. On eut dit un chemin de noël enguirlandé, qui serpentait comme nous avancions et tournions de croisement en croisement, et les plafonds étaient d'une hauteur vertigineuse. William me présenta deux femmes et trois hommes durant le trajet, dont je ne retins pas le nom, et m'arrêta sur le pas d'une porte surmontée d'un spot bleu. "Vos quartiers", dit-il simplement. Un studio de cinquante mètres carrés tout confort, au sol couvert d'une épaisse moquette crème, une grande salle de bains, une armoire remplie de vêtements taillés sur mesure, j'eus le sentiment immédiat d'une immense cage dorée... Qu'y avait-il donc ici de si terrifiant à cacher ?... C'est pour le découvrir que j'étais là et je devais m'y préparer… J'étais prêt. La terre pouvait à présent se dérober et le ciel s'effondrer… "Je passe vous prendre demain matin huit heures. Bonne nuit…"

Je plongeai mon regard dans ses yeux "Bonne nuit Will."

Son visage s'empourpra "Je vous ai déjà dit de…"

"Quel est mon nom ?"

William s'arrêta de respirer. "… Pardon ?"

Mes yeux devinrent noir comme un puits sans fond "Quel est mon nom ?"

William détourna le regard soupirant "Ecoutez, nous avons une longue journée demain, nous …"

"Bonne nuit Will." dis-je calmement.

William referma doucement la porte. "Bonne nuit, Legend."

 

Une immense cage dorée… truffée de micros espions qui furent aussitôt noyés dans les toilettes, et décorée de trois caméras cachées dont la dernière image retransmise fut celle d'une lame de katana en plan rapproché.



12/10/2008
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