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"...We are all in the gutter but some of us are looking at the stars..."

 

                                                                                   

                                                                                   Oscar Wilde

 

 

 

 

 

 

IMAGES

 

 

 

Au commencement c'est toujours la nuit, sombre et ténébreuse, silencieuse...

 

FADE IN – FADE OUT

 

Des paillettes dorées tombent du ciel en pluie fine, dansant avec les volutes de brume qui flottent sur les planches. Une lueur douce plonge embrassant la scène. Un nuage de fumigènes enrobe les contours diffus de quatre statues de marbre. Le public venu en masse pour assister à un spectacle grandiose manifeste alors sa joie… Une statue s'anime, une note de clavier lancinante… Les cris s'apaisent, les voix se taisent cédant à une mélodie ample et douce, étrange mélopée aux accords d'un passé mystérieux… Les vapeurs ondulent comme une voix d'outre-tombe résonne, profonde et monocorde, les silhouettes fantomatiques baignent dans la clarté diaphane des projecteurs… La musique se laisse mourir, absorbée par un futur destructeur, la foule est immobile, hypnotisée par ses propres rêves… Une ombre sort de l'ombre noire du fond de la scène tel un fantôme. Il est ceint d'un halo blanc, drapé de velours pourpre et ne montre pas son visage. Ses pas semblent glisser sur le sol flou. Il s'avance encore, s'arrête au seuil de la foule en transe, et lève les bras au ciel de lumières en rejetant sa tête en arrière. Les notes surgissent de toute part fusionnant dans un éclat de photons multicolores, l'extase frappant les musiciens englobe la scène…

L'ensemble est sublime. Tout s'éloigne lentement dans une profonde noirceur comme une lumière disparaissant au fond d'un tunnel… Une étoile brille dans le ciel… Les parois cèdent à une scène de rue.

 

Il fouilla ses poches et en sortit un billet qu'il froissa dans sa main. Il venait de manquer le concert du siècle, toute l'année qu'il attendait ce grand événement et voilà qu'au jour J il avait oublié. Il soupira de dépit et se mêla à la foule qui bondait les trottoirs citadins. Il marchait dans une allée spacieuse, étourdissante d'animation. L'Arc de Triomphe s'élevait au loin comme un phare perdu dans l'océan, unissant les routes de divers horizons. « Tous les chemins mènent à Rome… » murmura t-il… Une affiche de cinéma retint son attention. Il entra dans la grande salle et s'installa au premier rang. L'écran géant s'illumina, les images et le son amplifiés l'envahirent de concert et l'absorbèrent une bonne partie de la soirée. Lorsque le générique de fin se mit à défiler, il le balaya distraitement du regard et eut un rire nerveux quand la musique en toile de fond s'éteignit comme s'allumaient les veilleuses de la salle. Il resta un moment dans son fauteuil, plongé dans le sentiment troublant du film, puis il se leva et se dirigea vers la sortie, pressant le pas. L'agitation du quartier lui semblait bien futile, frôlant à peine la tempête d'émotions qui l'assaillait. Il bifurqua à l'angle d'une rue vers un quartier plus calme, redressa le col de son manteau et glissa les mains dans ses poches. La fraîcheur de l'air provoquait un panache blanchâtre à chaque expiration et brûlait ses sinus à chaque inspiration. Il souffla des cercles de fumée dans le ciel et suivit les formes mouvantes qui s'évanouissaient avec l'altitude. La nuit était claire et pourtant les étoiles bien ternes face à la lueur insolente des lampadaires. Il s'étourdissait à scruter la voûte céleste, à des lustres de ses pas, longeant la route qu'il connaissait sur le bout des doigts…

 

                                                                                                                                 

Hey

      hey

         hey

           hey

 

What's time

                time

                  time

                      I'm

 

What's real

                real

                  will

                     ill

 

Are you here

                  here

                     here

                         ear

 

Are you now

                now

                   now

                       how

 

Are you

           you

              you

                you

 

Am I

        I

         I

           I

 

Why

      hay

        hay

          eye

 

Why

       hay

         hay

            eye

 

Hey

      hey

         hey

           hey

 

What's time

                time

                  time

                      I'm

 

What's real

                real

                  will

                     ill

 

Are you here

                  here

                     here

                         ear

 

Are you now

                now

                   now

                       how

 

Hey !

 

Il n'est pas ce que tu crois

 

Le monde à tes yeux aveuglés

Reflète le masque approprié

A tes propres fantasmes

Mais que sais-tu du monde

Sinon ce que tu lui accordes

De ta vision si personnelle

Est-elle au diapason ?

 

Il n'est pas ce que tu crois

 

Toi qui es toujours dans la lune

Toujours perdu dans tes pensées

Que tu égraines au fil du temps

Sur ton chemin de parchemin

Glacé

 

Marchant à côté de la plaque

Le marchand de sable à tes côtés

La partition de tes arpèges

Sonne faux

Comme sonne le glas

 

Il n'est pas ce que tu crois

 

Place-toi dans l'axe des planètes

Regardes et vois

Flash !

Le monde à tes yeux aveuglés

N'est qu'un miroir aux alouettes

Les mille et une facettes brisées

De tes pensées muettes

Hurlant tes songes émaillés

De maux saignés à blanc

Par le temps

Qui passe et trépasse

Dans le sablier de l'espace

Pile ou face ?

 

Il n'est pas ce que tu crois

 

Toi qui rêve… Rêve !… Réveille-toi

Toi qui rêve… Miss univers

 

Il né parce que tu crois

 

Toi qui rêve… Rêve !… Réveille-toi

Toi qui rêve… Miss univers

 

Il est là

 

La création

Mon invention

Ton illusion

Désillusion

De tout nous nous lassons et alors

Rejetons les dés

 

Tout ce qui fut

Tout ce qui est

Tout ce qui sera

Le temps

Sacré

L'émulsion de la création

Que j'ai créée de mes idées noires

Aux mille étoiles

Dont le résultat

Est ce que tu crois

Est-ce que tu crois ?

Etre

Notre terre…

 

 

Un vieil homme tenait dans ses mains une photo froissée. Une larme glissa sur sa joue, il ferma les yeux et poussa son dernier soupir.

 

 


12/02/2008
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LE RETOUR DE LORE

 

Lore tira sur la bride de son cheval. Une intuition, quelqu'un l'épiait. Une vague impression, suivie d'un sifflement aigu ponctué par un choc sourd, de l'autre côté du chemin ; un caillou lancé pour détourner son attention. Peine perdue, il resta impassible. Son esprit avait pris le relais de ses sens… Un enchevêtrement de lignes énergétiques déroula ses anneaux étincelants aux couleurs de l'été indien, filtrant la lumière du jour comme un scanner jusqu'à lui donner une vision parfaite, révélant derrière un bouquet d'arbres centenaires la forme compacte d'un petit être replié sur lui-même, une créature apeurée qui se terrait dans l'ombre d'un buisson. Tout redevint normal.

« Allons, tu peux sortir, je ne vais pas te mordre. » Lore tendit la main. Une minute de silence, puis les feuillages se froissèrent ; un enfant tout sale et couvert d'égratignures sortit de sa cachette, confus d'avoir été démasqué.

« Comment t'appelles-tu ? »

« Zeffir, monsieur. » Il devait avoir huit ou neuf ans, mince, un peu grand pour son âge, l'air intrépide d'un enfant livré à lui même.

« Tu peux m'appeler Lore. J'ai perdu l'habitude qu'on m'appelle monsieur depuis bien longtemps. Mais dis-moi Zeffir, que fais-tu seul dans la forêt ? »

Le garçonnet se mordilla la lèvre comme si quelque chose le dérangeait. Lore sourit en voyant l'ombre de ce qu'il devina être un lance-pierres, maladroitement dissimulé, se profiler au sol terreux.

« C'est ici que je viens m'amuser, avec mes amis. Avec eux je ne crains personne. »

« Tes amis… » Lore embrassa d'un regard les environs dépeuplés et laissa ses songes parcourir la forêt des rêves et des légendes un instant. Il sourit.

« Bon, eh bien si tu n'a plus peur de moi, je te propose une balade jusqu'à chez toi. Allez monte. »

Zeffir sourcilla mais ne baissa pas les yeux. Il dansa d'un pied sur l'autre tout en laissant son regard glisser sur la cape poussiéreuse du cavalier, puis sur son épée longue. Après une courte hésitation, il rangea sa fronde à sa ceinture et tendit son bras à Lore.

« Pardon monsieur, je vous avais pris pour un brigand », dit-il en se dandinant sur la selle.

« Drôle d'idée. Vois-tu Zeffir, si j'étais un brigand je t'aurai déjà tordu le cou comme un vulgaire poulet », dit Lore en lançant sa monture au galop tandis que Zeffir serrait les talons en se cramponnant à la crinière du cheval. « Allez mon ange, guide-moi. »

 

Ils chevauchèrent un moment, puis quittèrent la grande route pour s'enfoncer à travers bois, sur un chemin tracé par la main de l'homme. Bientôt les arbres s'espacèrent. Ils longèrent la forêt, traversèrent un champ de hautes herbes et au sortir d'une courbe, une ferme se dessina enfin, enrobée d'odeurs de cuisine. Un couple sortit sur le pas de la porte pour accueillir leur fils et l'étranger. Lore fut cordialement invité à partager leur repas, ce qu'il accepta volontiers. Les parents de Zeffir étaient adorables, une famille modeste et bienheureuse, des gens simples et avenants. A la requête de ses hôtes, Lore se mit à narrer l'histoire de son long voyage de par le monde, s'attardant sur les gens exceptionnels qu'il avait rencontré, s'étendant sur la splendeur de moult paysages encore inexplorés. Le feu crépitait dans l'âtre et illuminait son visage pâle aux traits à la fois volontaires et fins, son regard perçant au travers d'une mèche flamboyante de cheveux rebelle. L'enfant ouvrait des yeux émerveillés et demandait à en apprendre encore. Le père écoutait attentivement ce que la vie ne lui avait pas offert de découvrir et ponctuait la plupart des anecdotes de Lore par des exclamations de surprise. Heureuse de rompre elle aussi la monotonie quotidienne, la mère avait délaissé ses tâches ménagères, le temps de rêver…  à un autre monde.

 

Des sabots martelèrent lourdement le sol devant la porte. Quelqu'un sauta à terre, frappa deux coups puissants et entra sans attendre de réponse, embrassa la pièce d'un regard, s'excusa de son intrusion et d'un signe de tête salua Lore.

« Lore, Eolëan est attaquée, et les remparts de Majelite menacés. Il est heureux que tu sois enfin de retour, et qu'Argon le sage soit parvenu à te localiser ; le roi te demande. »

Confus de ne pas l'avoir reconnu, le couple s'agenouilla en un salut respectueux, attendant la réaction du prince héritier.

« Relevez-vous, je ne suis pas venu ici en tant que représentant de la couronne mais en simple voyageur. Enchanté d'avoir fait votre connaissance. A présent je dois vous quitter », dit-il sombrement. Il regarda Zeffir qui le fixait de ses yeux d'un noir de jais. Lore sourit. Il ouvrit son sac, en sortit une épée courte et son fourreau, et les lui donna. Puis il se leva, souhaita le bonsoir à tout le monde, et les deux cavaliers prirent congé, assaillis d'excuses et de remerciements.

 

Galopant à vive allure, ils ne tardèrent pas à regagner la grande route et s'élancèrent en direction de la capitale. De part et d'autre la forêt s'étendait à perte de vue, gardienne d'effroyables secrets.

 

Peu à peu le ciel changeait de couleur, traversant des nuances de bleus rosés et d'oranges flamboyants, pour progressivement s'assombrir. Les étoiles une à une s'allumèrent dans une teinte uniforme. Lore huma l'air nocturne en quête de l'esprit des lieux. Il décela une lointaine aura derrière eux et songea à Zeffir. Puis il se mit à incanter à voix basse. De multiples présences, hostiles, emplissaient plus lourdement l'atmosphère. Un silence oppressant les entourait. Rien ne bougeait. La nature elle-même semblait figée, devenue plus sombre et sinistre. Un sentiment d'angoisse flottait dans l'air. Lore se souvint d'une légende qui disait qu'en ces lieux vivait une fée déchue, exilée de son rang pour avoir aimé un humain, une sorcière depuis lors aux pouvoirs maléfiques qui déroutait les voyageurs et les damnait à l'errance éternelle. Lore tressaillit. Une ombre se détacha des feuillages noirs se découpant dans le ciel constellé, une chouette, ailes déployées, silencieuse, frôla leur tête et disparut dans la nuit.

« Seyur attention ! »

Un filet s'abattit sur les deux hommes, et se consuma instantanément à leur contact, aussitôt relayé par une avalanche d'hommes-des-bois qui se laissa glisser des branches basses les surplombant comme si l'on avait secoué un prunier aux fruits trop mûrs. Ils marquèrent un temps d'arrêt en constatant la libre mobilité de leurs proies jetées à terre, et perdirent de précieuses secondes à modifier leur plan d'attaque. Ils n'avaient pas même dégainé leurs dagues que déjà deux d'entre eux gisaient sous les sabots de chevaux effrayés.

L'effet de surprise envolé, de part et d'autre le combat s'engagea. Lore dégaina son épée en un arc de cercle étincelant et embrocha d'un seul geste ses deux assaillants directs, tandis que Seyur se relevait en rugissant, il bouscula un attaquant qui perdit l'équilibre sous la violence de l'assaut, puis dressa brusquement le coude en arrière pour écraser la carotide de celui qui allait le frapper en traître. Pris au dépourvu par la soudaine défense du guerrier, les brigands stoppèrent net leur action, désorientés. Profitant de l'aubaine, Seyur saisit son épée et dans un même mouvement, il glissa sous la garde d'un homme-des-bois, enfonça sa lame dans un thorax et la retira aussitôt, fit tournoyer son épée puis en une brusque volte-face fendit le crâne du brigand qu'il venait de contrer. Par trois fois il décrivit des moulinets et abattit son arme dans de lugubres sifflements, arrachant autant de vies.

Le guet-apens avait échoué. Les deux compères laissaient à terre onze cadavres gisants. « Par tous les vents que le meilleur l'emporte ! », s'écria Lore à l'attention de ses ennemis. Et la mort l'écouta.

 

Seyur poussa son cri d'attaque. Sa toge peu à peu déchirée révélait son armure métallique. Il taillait en pièce des assaillants bien peu aguerris pour des brigands en côte de maille cuirassée. Indifférent à ces vies humaines qui avaient impunément osé le provoquer, il accomplissait l'un de ses prestigieux katas dont il avait le secret. Son épée n'était plus que le prolongement meurtrier de son corps. Il décima le clan des hommes-des-bois comme s'il se fut agi d'un simple exercice.

Brusquement inquiet, Seyur vit Lore encerclé au pied d'un roc prendre appui sur la paroi et se détendre aussitôt, transpercer un corps ennemi et en bousculer un second, brisant le cercle. L'épée frappa encore deux fois… puis un choc violent sur la tête et ce fut le voile noir. Seyur décela des fantômes s'agiter devant lui et les écarta d'un seul revers. Etourdi il se laissa choir, roula sur lui-même et usa de sa lame comme d'un javelot. La silhouette qui se penchait sur lui disparut, happée par le sol. La dernière image qu'il entrevit fut celle de son bras tendu et désarmé.

 


12/02/2008
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ECHEC…

 

Combien de temps s'était écoulé ? Il faisait encore nuit noire. Lore avait retrouvé ses esprits adossé à cet arbre, immobilisé. Tout son corps était engourdi, et il somnolait par intermittence plus qu'il ne dormait. Ses liens étaient trop solides pour qu'il puisse s'en défaire. Maintes fois il avait essayé, ses poignets endoloris étaient ensanglantés, et il était trop affaibli pour faire usage de sa magie. Régulièrement un homme-des-bois venait s'assurer qu'il ne tentait pas de s'échapper et resserrait ses liens un peu plus à chaque fois. Ils avaient attaqué à trente, ils n'étaient plus que huit. Ils n'affichaient aucune fierté et n'avaient pas même célébré leur victoire. Leur seul souci était à présent de garder leur prisonnier.

 

Seyur émergea au milieu de la nuit sur les lieux d'un carnage. Un cadavre à côté de lui avait les mains crispées sur l'arme qui s'était enfoncée dans son thorax jusqu'à la garde. Seyur lui arracha l'épée et la remit à son fourreau, puis chercha Lore du regard. Aucune trace du prince, hormis les brigands dont il s'était défait, morts ou agonisants. Pas le moindre indice révélant la direction prise par les rescapés et selon toute vraisemblance leur otage. Il repartit en direction du palais pour y annoncer l'échec de sa mission.

 

Derrière Lore une brindille craqua, si peu audible que le bruit fut emporté par le crépitement du feu de camp. Lore entendit ramper, puis une voix étouffée :

« J'ai trouvé ça… »

 

 

… ET MAT

 

Un reflet métallique scintillait dans l'herbe à la lueur des flammes.

 

Lore se massa les poignets pour rétablir la circulation du sang et ramassa lentement son arme en regardant autour de lui. Zeffir brandit son épée courte et arbora un sourire de fierté, puis il porta ses doigts à sa bouche et siffla comme un oiseau de nuit, signal d'attaque. Des arbres et buissons alentours surgit une farandole de petits hommes qui d'un pas leste et rapide envahirent le campement et en un éclair aphone égorgèrent dormeurs et gardes. Puis tout aussitôt la troupe s'égaya dans la nature tel un souffle de vent silencieux.

Leur chef se tenait debout face au feu. Sa silhouette au premier plan se découpait sur le décor de flammes. Il s'inclina à la manière d'un gentleman puis sans mot dire s'en fut lui aussi.

« Epatant », souffla Lore ébahit. Il se tourna vers Zeffir et sourcilla. « Ainsi donc tu m'as suivi jusqu'ici ?»

« Ouaih. Et j'ai même vu la fin de la bagarre, et quand ils vous ont emmené j'ai couru chercher mes copains. »

« Tes fameux amis… Qui sont-ils ? »

« Mes amis. »

« Oui mais qui sont-ils ? » insista Lore intrigué. Il scrutait les environs mais ne décela âme qui vive. Zeffir haussa les épaules. « Hum », poursuivit Lore, « Eh bien tu leur diras que j'aimerai les saluer en personne. »

« Pas la peine, ils entendent tout et savent tout ce qui se passe à la ronde. » Alors même que Zeffir traçait d'un geste ample un cercle autour de lui, des chants s'élevèrent du fin fond des bois sombres dans un dialecte inconnu de Lore. Il lui sembla pourtant en comprendre le sens ; ils narraient leur combat contre les brigands, et sa libération. La suite le dérouta. Les voix devinrent tristes et annonçaient la chute prochaine du royaume.

« Quittons sans plus tarder ce lieu maudit. Je vais te ramener chez toi y prendre une monture. Je dois retrouver Seyur et me rendre au palais immédiatement. »

« Je pourrai le visiter ? »

« Un jour. Promis. »

 

 

INTERMEDE

 

Les multiples foyers éclairaient le camp comme autant de lucioles. Alentour l'orée des bois se paraît des jeux d'ombres mouvants, marionnettes fantômes, fantômes de marionnettes. Grognements, rugissements, cris de rage et de fureur, les rires sournois et gras couvraient les crépitements incessants du bois humide qui crissait sous l'emprise des flammes comme une sorcière sur le bûcher. Les pas des guerriers qui montaient la garde arrachaient des craquements de souffrance aux herbes folles et brindilles qui jonchaient le sol. Les effluves de sueur et de crasse empoisonnaient l'atmosphère lourde de cette nuit d'été. Le calme faisait suite aux premières échauffourées, il ferait virer au rouge sang  la rage des futurs combats.

 

Un riff de guitare arracha des perles de rêve au sommeil de la nuit. Des regards inquisiteurs et inquiets lancèrent leur question incongrue. Les visages se ternirent de rides apeurées. Un roulement de batterie mima la fureur du tonnerre et mit fin aux soupirs. A cet instant des mondes parallèles se mélangèrent, musiciens, magiciens, côtoyaient des espace-temps jumeaux en parfaite harmonie.

 

Le ciel se déchirait en lambeaux de nuit. Peu à peu le jour pointait. Les foyers brûlaient encore de cendres rougeoyantes d'où s'élevaient des volutes de fumée âcre. L'agitation semblait gagner le camp, au rythme des bâillements et hurlements mécontents de ceux qui ne supportaient guère le réveil à coups de botte. Les cliquetis des armes et armures métalliques envahirent subrepticement l'atmosphère. Les derniers préparatifs furent rondement menés. La haine de l'ennemi rejaillit bientôt de sa sourde présence. Lentement la troupe se remit en marche en direction du champ de bataille, à la conquête de ce royaume tant convoité.

 

 


12/02/2008
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LA TOUR DE PIERRE

 

Lore chevaucha au grand galop jusqu'au matin, et s'arrêta à l'entrée d'une caverne. Les clameurs de la bataille s'élevaient depuis la capitale. Plongé dans les ténèbres il actionna un mécanisme, l'ouverture d'un passage. La moindre aspérité des lieux était gravée dans sa mémoire, il en respira les souvenirs. Son cheval hennit comme il refermait le lourd panneau de pierre en un écho sourd. Il alluma une torche qui s'offrait invisible sur un présentoir rocheux et s'engagea dans un dédale de couloirs.

La traversée du labyrinthe lui sembla une éternité, deux longues heures de réflexion, moult interrogations sur ce qui l'attendait à la sortie. Enfin il grimpa les dernières marches jusqu'au point culminant du réseau de galeries et sortit à l'air libre, plissant les yeux face à la lumière vive du jour. Il était au sommet de la tour septentrionale, dominant la mer. Il respira à pleins poumons, embrassant l'horizon d'un regard. En contrebas de la falaise, les combats faisaient rage. Un vieil homme s'avança, silencieux, vêtu d'une robe bleu ciel, ses longs cheveux blancs flottaient au vent.

« Maître, vous ici ? Où sont les autres ? Où est Seyur ? »

« Avec Llema et Alpha, ils ont rejoint le navire qui vous attends sur la côte. Le passage n'attend plus que toi pour être scellé. »

« Et vous-même ? »

« Je dois rester. De sombres augures sont annoncées. Je n'en connais pas exactement moi-même la teneur. Juste une anomalie dans la disposition des étoiles. »

« Maître, où est mon père ? »

Le vieillard soupira et contempla la mer. « Il suit son destin, en quête du secret qui hante votre lignée depuis la nuit des temps. Va, ne t'occupes pas encore de cela », dit-il en se tournant vers Lore. « Cours rejoindre les autres. Alpha a besoin de toi. »

« Non », coupa Lore à mi-voix. « Pas encore. Je tiens à savoir qui se cache derrière ce complot. »

« Jeune inconscient », souffla le vieillard. « Crois-tu donc pouvoir sauver le royaume ? Tes ennemis sont bien plus puissants que toi. A commencer par ton propre égo. Laisse faire le temps. Il t'aidera à conquérir ce trône, qui te revient de droit. Pour l'heure Alpha a besoin de toi bien plus que ce vulgaire palais de pierres. Cesse donc tes enfantillages et va la retrouver. »

Lore détourna son regard s'arrachant à l'emprise du vieux sage et pivota sur lui-même. « Dites à Alpha de ne pas s'inquiéter », souffla t-il en disparaissant du chemin de ronde. Il entendit une voix murmurer à la folie pure, sa fougueuse insouciance.

 

Une bourrasque surnaturelle le cloua sur place comme il descendait les marches de la tour.

« Si tu tiens tant à envoyer un message à Alpha, pourquoi n'y vas-tu pas toi-même ? »

« Père ! Vous étiez là ? »

« Il fallait que je te vois avant de partir. Je me retire du palais. Inutile de me demander où je vais, tu sais bien que je ne répondrai pas », dit-il d'une voix ferme et douce. Lore fronça les sourcils, plongeant les yeux dans le regard intense de l'homme robuste et droit qui le toisait. « Hum, toujours aussi têtu. Mon fils l'heure est grave. Le royaume est menacé, et plus grand péril encore est notre passé, qu'il te faudra découvrir, et assumer. Notre avenir en dépend. » Le roi Kreeves prit une profonde inspiration, sans quitter Lore des yeux, et poursuivit. « Le temps est venu pour toi de prendre en main la destinée de Shilin. Bientôt tu connaitras ce besoin héréditaire et impérieux d'affronter cette histoire, qui est la nôtre, et dont nous tissons les trames au fil des générations. N'oublies jamais que pour cela tu dois vivre, j'entends par là certes sauver ta peau, mais c'est de ton âme dont je veux parler, ton âme mon fils, veille à son intégrité, à la garder belle et à la protéger. » Le roi effleura les cheveux du prince. « Tu ne comprends peut-être pas encore, tu comprendras bien assez tôt. Lore, je t'en conjure, pour la dernière fois, abandonne tes illuminations et prend le droit chemin. » Sa voix devint plus sombre. « Car si dans ta quête tu venais à échouer, il te faudra périr pour ne pas mourir... Je t'aime… »

 

Un courant d'air balaya la dernière syllabe et le théâtre de leur rencontre. Et Lore fut seul. Les défenseurs du palais firent irruption et s'agenouillèrent. Le commandant de la garde annonça d'une voix précipitée :

« Sire, nous ne pouvons les contenir plus longtemps, ils seront là d'un instant à l'autre, sauvez-vous mon prince… »

« Non. Prends ce médaillon, il vous guidera jusqu'au navire qui vous conduira en lieu sûr. A votre arrivée, donnes-le à l'archimage. »

Dans leur regard il lut la désapprobation mais nul n'osa contester l'ordre. Lore les accompagna jusqu'au passage secret qu'il verrouilla derrière eux. Il se sentait prêt à affronter seul une armée de guerriers et de magiciens. Debout face à la mer, la tempête approchait, répondant à sa colère. Il se nourrissait de son énergie.

 

Les premiers assaillants accourraient, avalant les marches du grand escalier qui les menaient au prince déchu. Lore imaginait des bêtes sauvages fondant sur leur proie. Des nuages noirs, poussés par un vent terrible, couvraient maintenant le ciel. Il leva les bras en quête de la foudre.

Une série d'éclairs zébra le ciel, convergeant vers celui qui les invoquait de la puissance de sa colère. Son corps se mit à briller. Le groupe d'hommes s'arrêta. Les plus proches n'étaient plus qu'à quelques pas. L'un d'eux cria, quelques uns se ruèrent. Et la tempête se déchaîna, sourde et violente, s'abattit sur leur tête et leur esprit. A ces impudents les mains de Lore distribuèrent la mort. Fétus de paille, pacotilles, trente et un soldats périrent en un instant, foudroyés, consumés par un feu électrique. Les rescapés dévalèrent les escaliers, terrorisés, une voix s'éleva au-dessus de la tourmente. « Tu n'écoutes donc plus mes paroles ? Fuis tant que tu le peux encore, pense au moins à Alpha ! » Les rugissements de la mer emportèrent la fin du message. Lore se pencha par dessus les créneaux. Au loin un bateau disparaissait déjà au milieu des vagues. Les bruits de la bataille semblaient si futiles face à la force des éléments déchaînés… « Ainsi le jeune prince n'est qu'un fou prétentieux. » Les présences dans son dos ne l'émurent pas. Il ne prit pas la peine de répondre. Il n'était plus là.

 

 

POUSSIERE D'ETOILE

 

Son sceptre de pouvoir luisait entre ses mains à chacune de ses sollicitations. Lore revoyait le visage de l'ermite qui le lui avait donné et lui envoyait sa dernière prière par delà l'espace qui les séparait.

Dans le noir insondable seules restent les beautés flamboyantes des étoiles par milliers suspendues, soumises à des forces invisibles. Sur la scène de ce théâtre grandiose se joue un combat titanesque entre deux magiciens. Des heures, des jours et des nuits durant la traque se poursuit, impitoyable, en tout point de l'univers. Lore se sait talonné, son sceptre le brûle, surchauffé par une dépense d'énergie continue pour échapper à son traqueur, la fatigue pèse lourdement, devient intenable, et nul encouragement ne peut l'atténuer. A peine un lieu apparaît-il qu'aussitôt il disparaît, le temps d'un battement de paupière. L'affront est vain. La fuite est le seul moyen de survivre. Mais pour combien de temps encore…

 

Au hasard des dédales cosmiques une planète apparaît, auréolée d'un halo de pensée. Ici la vie a entamé son siège. Lore se retourne, conscient d'avoir été rattrapé. Son sceptre vole en éclats, désintégré par une attaque imparable. Sa réponse est faible. Il la regarde se disperser dans l'espace. Son agresseur sourit. Quelque chose brille dans ses mains, signe d'une fin proche. Hallali doit être le mot, le dernier. Il ferme les yeux pour mieux supporter la douleur et sent son corps se désagréger. Une explosion lumineuse et muette, un nuage d'étincelles qui se dispersent, des photons nagent au gré des courants cosmiques. Il n'est plus. Il n'est plus qu'esprit libre répondant à sa seule volonté.

 

     Au royaume des songes

     Le dormeur s'éveille

     Levant le voile étoilé

     Ses yeux embrassent l'infini

     Les lambeaux du passé, les trames de l'avenir

     Les horizons présents déroulent leur tapis nacré

 

 

 


12/02/2008
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DON'T BE LATE

 

 

 

FREEZE FRAME

 

… from another town

I just want to be free

I'm happy to be lonely

Can't you stay away

Just leave me alone with my thoughts

Just a runaway, just a runaway

I'm saving myself

 

« Vous écoutez radio-pirate et il est six heures trente, Loulou-de-mer avec vous sur les ondes jusqu'à neuf heures. Ne soyez pas en retard mes agneaux, je vous réserve un morceau de choix. Attachez vos pantoufles en verre et courez aux water, je vous retrouve tout de suite après le flash-info de sibi-horaire. »

Une voix métallique prend l'antenne et annonce :

« Un riche misanthrope s'éteint à l'hôpital Saint-Pierre des suites d'une longue maladie. Gare du Nord, un taxi quitte précipitamment la file d'attente. Le chauffeur s'apprête à s'en éjecter lorsque la voiture explose. Champs-Elysées, un serveur est viré du Regent Hotel pour avoir agressé un client. Il est abattu sur place de sang froid. La Défense, un PDG raccroche son téléphone et se jette du haut d'une tour. »

« Ah les foudres de la pleine lune, on ne sait jamais sur qui ça tombe. Six heures trente trois sur radio-pirate et le soleil va bientôt se lever, réveil en douceur comme tous les matins, toujours joyeux, jamais grincheux, Loulou est là pour les siècles des siècles, et on enchaîne avec une perle rare qui nous vient tout droit du cœur de Brooklyn, chers auditeurs, à vos cassettes, voici U2 en direct-live… »

 

Quelque part au fond des bois, des lueurs semblables à des lucioles se mirent à scintiller par milliers dans l'ombre de la nuit comme autant d'étoiles, étrange constellation, dessinant les contours d'une machine gigantesque en forme de disque bombé, qui se mit à ronronner, s'éleva lentement, et fusa dans le ciel à la vitesse éclair de la lumière. Seul régnait le chant des grillons au cœur de la forêt dont l'ombre se découpait à la lueur d'une nuit de pleine lune. Une chape de brume glissa dans le ciel comme une écharpe de soie flottant au vent. Je marchais à travers bois sur un chemin de terre sinueux, suivant des yeux le ruban fantomatique, et vis au détour d'une colline la silhouette audacieuse d'un château enveloppé de brume, où tournoyaient des oiseaux tels de sinistre vautours. L'un d'eux se détacha du vol et fonça droit vers moi, pas un rapace, une chauve-souris, je l'esquivais de justesse et me retournai, le temps de l'apercevoir disparaître dans les broussailles, à l'endroit précis où je sentis une présence terrifiante. Un grognement, un froissement de feuilles, un loup bondit, je vis ses yeux luisant dans le noir s'approcher férocement des miens jusqu'à l'impact, foudroyant… et me retrouvais au-delà dans une cage d'escalier, des murs en pierre de part et d'autre, des chandeliers, et face à moi une porte en bois massif avec au centre un anneau de métal. Quelqu'un parlait de l'autre côté, une voix dont je ne comprenais pas les mots. Je gravis les marches jusqu'à la porte, et à mesure que j'avançais, j'entendais de la musique résonner, de plus en plus distinctement, je saisis l'anneau, tout devint flou…

 

J'ouvris les yeux sur la constellation d'Orion imprimée en 3D sur le plafond de ma chambre.

A moitié endormi je jetai un œil au radio-réveil, enfilai mes chaussons et allai prendre une douche en baillant.

 

Un écran parcouru d'interférences s'illumina peu à peu dans mon esprit : la Terre, l'Europe, la France, le plan se précise…

 

Paris, ville de lumières, berceau des arts, terre des poètes où tout peut arriver. Les gens s'affairent et fourmillent par milliers tels des fantômes ambulants, ombres parmi les ombres qui se croisent, indifférents à tout ce qui les entoure. Pourquoi je pense à tout cela, la question ne m'intéresse déjà plus. Toutes ces images qui défilent dans ma tête, mon cerveau a dû muter en kaléidoscope.

Hier soir la répétition fut désastreuse, aucun nouveau morceau, tous massacrés durant ce qui devait être un best-of. Juste quelques embryons de plages musicales… la haine quoi. Et dire que j'ai manqué le concert que j'attendais depuis si longtemps, c'est pire que tout. Je crois que jamais je ne m'en remettrais. En plus je crains de ne pas avoir assez d'argent pour boucler le mois. Tant pis, je vais m'avaler un bol de croquettes et avec un peu de chance je me sentirai assez triste pour écrire une belle chanson d'amour… Bof, je serais prêt à parier que ce sera un gros navet. Une journée de plus de gâchée. Seigneur, je prie pour que tu daignes accorder un peu d'aide à ce pauvre imbécile que je suis !

 

 

 


12/02/2008
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