Des contreforts montagneux se découpaient à l'horizon. La cité qui s'étendait devant nous était ceinte de hautes murailles. Une foule dense et cosmopolite circulait par la double porte de bronze à l'entrée. Des gardes en haut-de-forme surveillaient nonchalamment les allées et venues.

Je passai les deux nuits de notre séjour au cachot à laisser vagabonder mes pensées dans l'infini majestueux d'un ciel enfin dégagé. Au travers des barreaux, je contemplai l'étrangeté des constellations, le spectacle magnifique et silencieux des milliers d'étoiles et des deux lunes de Shilin, oubliant la fatigue de la journée dans l'observation des satellites : le petit, ocre et rond comme une bille, et le grand, enrobé d'une atmosphère colorée de motifs changeants.

 

Au lever du jour un garde ouvrit la porte et me fit descendre un escalier aux marches hautes et étroites, traverser un long couloir parsemé de sinistres chaînes et anneaux incrustés dans le mur, menant à un grand hall muni de bancs en fer forgé, et tout au bout, enfin, une arche de lumière, la sortie.

Tout le monde était là, prêt à partir. Mê m'adressa un sourire en guise de bonjour auquel je répondis par un hochement de tête. On enfourcha nos chevaux respectifs. Une sacoche pendait à leur flanc, contenant un pantalon et une veste fourrés de laine. Le bourgmestre vint présenter ses vœux de bon voyage et tendit une lettre cachetée au capitaine. Je n'entendis pas le nom du destinataire, mais nul doute qu'il devait s'agir d'un personnage important.

 

 

LA VOIX DE LA MONTAGNE

 

Trois jours de route pour atteindre les contreforts, deux jours encore et nous franchissions les premiers cols de basse altitude. Le plus dur restait à faire. Les neiges éternelles coiffaient les hauts sommets. Une barrière narquoise aux crêtes blanches semblait nous défier de passer.

Le soleil était encore haut dans le ciel lorsque le capitaine fit installer le campement près d'un lac, et désigna les hommes chargés du ravitaillement. Ce soir là, contrairement au pain-viande ou pain-fromage habituel, on nous servit du poisson frais, sorte de carpe aux écailles hérissées, et une plante dont les racines, une fois cuites dans l'eau, donnèrent une pâte épaisse au goût de pommes de terre grillées. Le lendemain commença notre ascension sur un sol rocailleux. Puis la température chuta en flèche, et les sabots des chevaux foulèrent la neige poudreuse et cristalline des premiers névés. Quelques flocons tournoyaient dans l'air enveloppant la cime des arbres. A la nuit tombée, nous n'avions toujours pas atteint le sommet de la montagne. On marcha encore une bonne heure à la lueur pâle des satellites de Shilin. Il faisait un froid glacial.

 

Les éclats de voix du capitaine m'arrachèrent à mon sommeil. Il devait être huit ou neuf heures. Le réveil n'avait pas été sonné parce que les gardes s'étaient endormis. Il ordonna le lever de camp et monta sur son cheval sans plus attendre. Ses rugissements de colère passés, il annonça le programme de la journée : la traversée de deux glaciers !

La progression fut lente, éprouvante, autant pour nous que pour les bêtes peu habituées à un tel parcours. Il fallut encore supporter un jour et une nuit dans la neige, au total une dizaine de jours dans les montagnes, puis ce fut le début de la descente. Une forêt centenaire s'étendait devant nous à perte de vue, parsemée de clairières éparses et striées de route sinueuses. Cette vision ressemblait étrangement à ma première reconnaissance des lieux au premier jour de notre arrivée. Sans doute une coïncidence…

Nos chevaux marchaient au pas, j'étais attentif au paysage, et il me sembla entrevoir au travers des feuillages une construction antique dans le lointain, comme un temple Maya mais plus étroit, la silhouette audacieuse d'un monolithe enveloppé de brume. Une ombre glissa sur nos têtes en silence, un oiseau gigantesque, un ptérodactyle pensai-je en levant les yeux au ciel, mais il avait disparu dans une chape de brouillard. Il y eut un froissement d'ailes, suivi d'un cri rauque, ou plus exactement un rire sournois. Je tressaillis. Le cavalier figé à mes côtés était blanc comme un linge. Tous semblaient terrifiés. Le capitaine fit un signe et la troupe s'élança en un plongeon vers la vallée. L'herbe était dense et amortissaient les chocs, mais c'était la première fois que je montais un cheval au galop. Mon angoisse sembla s'éterniser, j'étais crispé à l'encolure du cheval et priai pour que tout s'arrête. J'accueillis enfin avec soulagement l'ordre de ralentir à la lisière de la forêt. Tous les regards convergeaient au sommet de la montagne. L'ombre macabre qui planait sur nous avait disparu. Le ciel était totalement dégagé et offrait un soleil de plomb. Le brusque changement de température me fit l'effet d'une bouffée de chaleur trop près des flammes, j'en eus presque la nausée. L'ombre qu'apportaient les grands arbres fut salutaire. Les bois grouillaient de vie autour de nous, une vraie mine d'or pour botanistes et zoologistes en herbe. Les fermes et cabanes de bûcherons se succédaient comme autant d'étapes sur le trajet vers la capitale.

 

Quatre jours de progression, de clairières en bosquets, de sentiers forestiers en chemins et de chemins en routes fréquentées, croisant de plus en plus de  marchands ambulants, pèlerins et voyageurs de commerce.

 

 

HALTE

 

Un matin je m'éveillai brusquement, en sueur, le cerveau en ébullition, l'esprit troublé. Cela faisait plusieurs jours que je songeais à un plan d'évasion, mais impossible d'en trouver la recette miracle, aucune solution ne me venait à l'esprit. Je venais de revivre pendant mon sommeil la scène de la poursuite en voiture sur l'autoroute, le jour où j'avais rencontré Mê par un malencontreux hasard qui nous avait conduit jusqu'ici. Pure coïncidence ou coup monté, nous avions tous deux été victimes d'un attentat, à quelques jours d'intervalle. Quant au responsable de notre voyage forcé, le mystère restait entier. Je ne voulais pas lui prêter de mauvaises intentions, mais je ne savais toujours rien d'elle, comment ni pourquoi elle avait atterri sur cette aire d'autoroute, sûrement pas pour faire le plein d'essence ! Alors quoi ?

 

Fait du hasard encore, alors que nous reprenions tranquillement la route, bien en selle sur nos fiers destriers, quelqu'un surgit des fourrés et se planta au beau milieu du chemin face à nous. Il portait une cotte de maille étincelante, une cape gris-bleu flottait sur ses épaules dans la brise légère. Un heaume masquait en partie son visage et sa chevelure. Un fourreau vide pendait à sa ceinture. Il ferma les poings sur ses hanches. Les chevaux avaient stoppé net à son apparition, comme répondant à un signal. Nerveux, ils piétinaient le sol en renâclant. Le guerrier et le capitaine se toisèrent un instant en silence, puis les feuillages se froissèrent. Une dizaine d'arcs bandés nous menaçaient maintenant. Le capitaine s'adressa à ses hommes d'une voix ferme :

« Détachez-les ! »

« Mais, mon capitaine… »

« Faites ce que je vous dit ! »

« Ils ne sont que dix… »

« Imbécile ! »

 

 



12/02/2008
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