UN PEU D'HISTOIRE

 

A la tombée du jour, Silme fit installer le campement, et établit les tours de garde. Après une brève reconnaissance, il estima qu'allumer un feu ne présentait aucun danger. Durant le voyage, les archers avaient facilement attrapé du gibier. La plus bruyante d'entre nous était Lyris, et il fallait bien admettre qu'elle avait le pied plutôt léger.

J'étais désigné pour prendre le premier tour de garde avec Hillorïn, une fine lutteuse et virtuose à la guimbarde. Elle m'expliqua qui était Thoun. Celui-ci s'était fait remarquer tandis qu'il dirigeait une patrouille de soldats. Pris en embuscade par des brigands, il avait retourné la situation à son avantage alors qu'ils se battaient à trois contre un. Lui et ses hommes avaient mis les brigands en déroute, après leur avoir infligé de lourdes pertes. A l'issu de cet exploit, il était entré dans la garde du palais et avait gravi les échelons quatre à quatre, pour finalement accéder au poste de commandant de la garde.

« Un soir, on lui annonça qu'un espion s'était introduit dans les murs du palais. Il se lança à sa poursuite et finit par le coincer. La traque avait duré toute la nuit. L'intrus ne connaissait pas les lieux aussi bien que lui, mais il avait fait preuve de ruse et d'habileté. Et donc quand l'espion fut à sa merci, il s'aperçut qu'il n'avait pas affaire à un humain, mais à un elfe, qui lui raconta brièvement comment une guilde de brigands avait piégé les soldats du roi et comment, avec deux de ses compagnons, il avait réussi à désorganiser la guilde, sans que personne les soupçonne un seul instant. Thoun avait alors renvoyé ses hommes et entama une discussion avec l'elfe. Ils parlèrent de l'usurpateur, et finalement Silme, puisqu'il s'agissait de lui, parvint à rallier le commandant de la garde à notre cause. Ils montèrent une mise en scène, et Silme put s'échapper sans être inquiété. Ce qui valut à Thoun d'être relevé de ses fonctions, mais ses états de service lui évitèrent d'être jugé pour trahison. Il n'avait pas perdu de son influence auprès de la garde du palais, et put donc aider Silme pour ses missions secrètes dans la cité. C'est Thoun aussi qui est à l'origine de la mise en place du réseau d'espionnage dans la plupart des grandes villes de la région d'Alm-Madh. La dernière fois qu'on eut affaire à lui, il vivait encore à Eoleän. C'était il y a neuf ans. Depuis, il s'était évanouit dans la nature. »

La suite semblait une évidence ; les brigands avaient assassiné la femme de Thoun en guise de vengeance.

 

 

ZIG-ZAG

 

Notre tour de garde se déroula sans incident, les suivants prirent la relève.

Je passai une nuit épouvantable à me retourner sans cesse, luttant en demi-sommeil contre des créatures imaginaires.

Mê me secoua soudain, j'ouvris des yeux fatigués. Je la voyais à travers un voile blanc.

« On est tous prêts à partir. Silme et Lyris font une reconnaissance, ils ne devraient plus tarder maintenant. »

Je me levai et plongeai la tête dans un broc d'eau fraîche, ce qui me rendit mes esprits.

 

Nos éclaireurs de retour, il nous fallut marcher environ trois heures avant d'apercevoir les premières maisons. La plupart étaient des fermes, construites dans les quelques rares clairières et reliées aux nombreuses routes menant à la capitale par des chemins forestiers, tracés par les passages successifs des chariots de commerce, fournisseurs des auberges disséminées dans la région.

Silme dû nous faire faire de longs détours afin d'éviter ces lieux peuplés, les raccourcis étant connus des autochtones et souvent empruntés.

La nuit était tombée lorsque Silme fit installer le campement. La végétation alentour était assez dense pour qu'il donnât la consigne d'allumer un feu.

Ces heures de marche au cœur d'une jungle luxuriante avait un effet bénéfique, j'avais le sentiment de me laver l'esprit. C'est donc l'esprit en paix que je m'endormis…

 

Une main se posa sur ma bouche. « Prends ton arme, on est encerclés, ils approchent. » Kikar m'indiqua mon poste et réveilla discrètement nos compagnons. A moitié endormi, j'aperçus dans le noir des ombres rougeâtres se mouvoir autour de nous, lentement, comme s'ils entamaient une danse incantatoire. Des fantômes, des spectres cannibales, des vampires !, pensai-je avec effroi, je tressaillis. Ces créatures ne semblaient pas nous voir, et se dirigeaient vers le feu. J'inspirai profondément à la recherche de mon sang froid. La plupart des elfes étaient en place, arcs bandés. Kikar s'éloigna dans les bois avec quelques congénères. Mê était à côté de moi. Lyris avait disparu. Il me semblait pourtant l'entendre marmonner tout près.

 

Silme fit un geste. Simultanément, un sifflement dans l'air, un concert de cris étouffés, et la voix de Lyris qui retentit dans un flash de lumière. Les rangs adverses se clairsemèrent instantanément. Les attaques furent si parfaitement coordonnées que les archers purent décocher une seconde volée de flèches avant que l'ennemi réagisse. L'un d'eux hurla quelque chose. Aussitôt les survivants se ruèrent à l'attaque. Ils étaient encore en léger surnombre. Une dizaine passa entre nous sans nous voir, et se précipitèrent sur Lyris, redevenue visible lorsqu'elle avait jeté son sort d'attaque. Elle riposta d'un coup d'épée et en mit deux hors combat. J'échangeai un clin d'œil entendu avec Mê. Quelques violents coups de pied derrière les genoux renversèrent ceux qui restaient. Je les tins en respect le temps que la japonaise les endorme d'une simple pression à la base du cou. Lyris était ailleurs et luttait aux côtés de Silme. Le combat dura le temps d'un souffle.

 

La fin de la nuit se déroula sans autre incident. On leva le camp entre chien et loup. Les hommes-des-bois ligotés dormaient encore. S'ils ne parvenaient pas à se libérer, ils auraient le choix entre la justice tribale des gens du coin ou les cages dorées de la cité.

 

Il devait être neuf heures. Nous venions de contourner une zone marécageuse, marchant à pas de loup, lorsque soudain, des éclats de voix et des bruits de pas précipités, une patrouille nous avait repérés et nous prenait en chasse.

« Des lourdauds » souffla Silme, « nous pouvons aisément les distancer. » Il n'avait pas tort, les soldats abandonnèrent la poursuite dès que l'on se mit à courir. Silme nous fit piquer plein nord. Au loin la forêt s'éclaircissait, annonçant une route. Des soldats à cheval patrouillaient sans grande conviction. L'alerte n'avait pas encore été donnée, une chance pour nous. Sitôt qu'ils eurent le dos tourné, l'on traversa la route aussi prestement qu'un nuage de feuilles porté par le vent frôlant le sol. Notre invisibilité n'empêchait pas la végétation de se mouvoir sur notre passage, mais personne ne sembla nous avoir repéré. Repliés d'une centaine de mètres dans la forêt, nous pouvions à  présent progresser sans risque inutile.

La journée était bien avancée lorsque des officiers se mirent à vociférer de toutes parts. Notre massacre de la nuit passée avait été découvert et la nouvelle circulait qu'un clan d'elfes et d'humains traversait la région. Les recherches s'engagèrent dans la zone forestière que nous avions quitté peu avant midi, et les patrouilles à cheval furent triplées. Silme nous mit en garde contre les elfes renégats qui peut-être se trouvaient parmi eux. Bien que selon lui ils préféraient œuvrer dans l'ombre à quelque obscure magie. Si nous tombions entre leurs mains, la seule façon de leur échapper serait de nous réfugier sous un dôme d'illusions, que Silme et Lyris étaient en mesure de créer en unissant leur pouvoir. A condition toutefois de nous immobiliser totalement. Il ne nous restait plus qu'à prier pour ne pas devoir en arriver là.

 

 

DU LARD OU DU COCHON ?

 

Nous avions marché toute la journée jusqu'à la nuit tombée sans encombre. A quelque distance des lueurs apparurent scintillant au travers des feuillages, une auberge se dressait en bordure de route, prolongée d'une écurie où des hommes en uniforme s'affairaient. Après qu'ils aient rallié l'auberge on alla nous installer près des chevaux. Plusieurs de nos compagnons dérobèrent un peu de nourriture dans la réserve, ce qui nous valu un repas honorable. Hillorïn en profita pour nous apporter des nouvelles fraîches de la milice ; les choses s'annonçaient plutôt bien pour nous. Les recherches allaient continuer plus au sud, direction que nous étions logiquement sensés avoir prise. Les envoyés du roi présents dans la salle commune de l'auberge n'avaient pas fait allusion à un soutien elfique mais avaient parlé de cinq mille hommes… Rien à voir avec la centaine dont il avait été question récemment. Eolëan se trouverait donc désertée par la majeure partie des soldats au moment de notre arrivée... Impressionnant… Je me demandais sans cesse quelle valeur nous pouvions représenter à leurs yeux, mais là les choses prenaient des proportions alarmantes à en devenir grotesque…

 

 



21/02/2008
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