Tout le monde était couché, le calme régnait. Je ne dormais qu’à moitié lorsque Llema surgit dans la chambre et enveloppa le futon d’une demi-sphère de lumière. J’entraînai aussitôt Mê en roulant à l’écart de cette œuvre magique.

« C’est pour vous protéger », souffla Llema en arrêtant de justesse l’atemi de Mê.

« Pardon ? » rétorqua Mê.

« Nous protéger de quoi cette fois ? », grognai_je, « Quand vous aurez fini de jouer les mère-poule… »

Llema nous fit signe de nous taire. « Des gens se sont introduits dans la maison », murmura-t-elle, « et je ne crois pas que ce soient des cambrioleurs. Seyur en a déjà blessé deux qui ont pris la fuite. »

« Ma sœur, mes parents ? » coupa Mê.

« Ils sont à l’abri, n’ayez crainte. »

J’étais furieux. Je sautai du lit, m’habillai en coup de vent et m’éclipsai par le panneau que Llema avait laissé entr’ouvert. Je l’entendis souffler : « Hey, où allez-vous ? », puis la voix de Mê répondre : « Je crois que je sais », puis les deux femmes cavaler à ma suite. Je quittai la maison en courant, et vis en traversant le parc Seyur se battre à l’épée longue contre une poignée d’intrus qui m’avaient tout l’air de ninjas. Je claquai la portière de la Jaguar, fis tourner la clé de contact et démarrai plein gaz. Les gravillons volèrent sous les roues, criblant les jambes de Llema et Mê qui accourraient. Je fis une embardée pour éviter le globe de lumière jailli des mains de la magicienne et quittai la propriété.

 

 

ENTREE FRACASSANTE…

 

Contrairement à mes prévisions les plus optimistes, je n’eus aucun mal à me repérer dans les rues de Tokyo et à trouver le club des yakusas, pas plus qu’à garer la voiture à proximité c’est-à-dire juste devant l’entrée. Mes gestes étaient calmes et mesurés, pourtant une haine féroce grondait en moi. Je devais montrer le visage fermé des mauvais jours, énigmatique comme dirait Mê.

 

Un videur surgit brusquement et ouvrit la portière pour m’éjecter de la Jaguar, mais j’accompagnai si bien son geste qu’il s’en trouva déséquilibré et recula de quelques pas, puis il s’élança bras tendus. Je les lui saisit, je ne sais comment, et l’envoyai s’écraser le dos contre le mur, puis l’assommai d’un atemi, remerciant Mê de m’avoir appris ce fameux coup du tranchant de la main derrière la nuque.

La porte du club s’ouvrit brusquement vers l’extérieur. Je me projetai dessus et la claquai au nez de celui qui se présentait. J’entendis un bruit de chute, ouvrit la porte, et vis un corps dégringoler les marches. Je me ruai à sa suite dans les escaliers en bois, éclairés d’un halo bleu électrique. En bas, un japonais en tee-shirt-jeans-baskets se tenait la nuque et les côtes. Il portait un revolver à sa ceinture, et esquissa un geste pour le saisir. Je lui balançai alors mon plus beau coup de pied en pleine mâchoire. Il s’écroula et ne se releva pas. Je lui arrachai son arme et la jetai dans une poubelle. Il était hors de question que je commette un meurtre. Je n’étais pas venu pour ça.

 

 

… AU CLUB

 

La soirée battait son plein dans une ambiance de lumières clignotantes sur un fond musical endiablé. Un homme en costume étroit coiffé en brosse s’approcha, un verre à la main. Il me cria quelque chose en japonais en me montrant l’homme qui gisait au bas de l’escalier, et glissa la main sous sa veste. Je le ceinturai aussitôt et l’emmenai s’écraser les épaules contre le bar, renversant au passage une table garnie dont les clients se levèrent de justesse dans un fracas de verres et de bouteilles. Je pivotai d’un quart de tour et donnai un coup de coude en plein dans l’estomac de celui que je venais de neutraliser. Il étouffa un cri et s’effondra. Je tremblais de la tête aux pieds, de rage et de frayeur. Quelqu’un m’interpella. Je fis volte-face. Quatre énergumènes se ruèrent sur moi, me saisirent les bras et les jambes, et me plaquèrent au sol tandis que je me débattais. Les jeux de lumières donnaient l’étrange impression que nos mouvements étaient saccadés et ralentis. Je parvins à me libérer une jambe et en profitai pour lui faire décrire un arc de cercle, utilisant l’inertie du mouvement pour me dégager un bras. Des os crâniens se brisèrent sous la violence de l’impact, puis j’écrasai le nez de celui qui me bloquait l’autre jambe et l’envoyai quelques mètres en arrière dans la foule agglutinée autour de nous. La partie de catch fut brève, et je me retrouvai bientôt enseveli sous un essaim de gens énervés par un trouble-fête tout droit débarqué d’une contrée de gaïjin.

L’un d’eux s’apprêtait à m’envoyer finir la nuit dans les bras de Morphée lorsqu’une voix interrompit son poing.

Mon environnement proche s’en trouva déserté comme si l’on y avait fait éclater un fumigène.

Un grand japonais tout de blanc vêtu se posta devant moi, et ordonna une tournée générale pour calmer les esprits.

 

Je fus frappé par sa ressemblance avec Ryushi Sakamoto, quoi qu’un peu plus âgé peut-être. Il attendit que je réajuste ma chemise débraillée dans mon pantalon et que je refasse les lacets de mes baskets, puis il me fouilla sommairement et me fis signe de le suivre, jusqu’à une alcôve feutrée où une dizaine de ses congénères buvaient tranquillement autour d’une table ovale.

 

Aucune présentation faite, il me demanda simplement, dans un parfait anglais, ce que je foutais là. Je passai machinalement la main dans mes cheveux pour remettre en place la mèche rebelle qui me tombait toujours devant les yeux. Et qui d’ailleurs y retomba sitôt que j’eus glissé les mains dans mes poches. Ayant retrouvé le calme après la tempête, je lui répondis tout aussi simplement, mais avec le timbre de Morrisson : « I wanna kill you », blague de mauvais goût à en juger par le regard qu’ils me rendirent tous. « It was a joke » dis-je en souriant, ce qui ne détendit absolument pas l’atmosphère. J’embrassai d’un regard l’assemblée, cherchant le plus âgé de la tablée, et m’adressai à lui. « Je n’apprécie pas trop d’être suivi, surtout par des gens en arme. Qu’ils se fassent descendre à l’hôtel où je dors, ça ne me regarde pas, s’ils évitent d’avoir des photos de moi ou de mes amis. Quant à envoyer une horde en pleine nuit pour me tuer, je ne trouve pas ça très loyal… »

S’ensuivirent quelques instants de silence lourd au milieu d’une musique techno-gothique rythmée par des flash de lumières blanche et violette dans le noir ambiant.

 

L’homme auquel je m’étais adressé répondit à l’interprète qui retransmit : « You’re right. »

« You know what ? I’m not happy ! C’est tout ce que vous trouvez à me dire ? »

L’interprète échangea quelques mots avec celui qui semblait être le cerveau. Celui-ci acquiesça d’un signe de la tête et me fixa de ses yeux bridés. J’eus la sensation qu’il tentait de lire mes pensées dans mon regard. Je me concentrai pour fermer mon esprit à toute velléité d’hypnose. Il ne se passa rien. L’interprète m’adressa à nouveau la parole.

« Qu’êtes-vous venu faire ici ? »

« Râler, et tout casser si cela s’avère nécessaire. Je pense avoir été clair, non ? » J’étais parfaitement conscient de mon insolence, bien décidé à jouer carte sur table.

« Vous n’avez pas compris le sens de ma question. Qu’êtes-vous venu faire au Japon ? »

« Au départ, juste voyager, accompagner mon amie. Mais depuis peu il semble que je sois là pour me marier. »

L’assemblée scrutait mes gestes, prête à bondir au moindre faux pas. J’avais soif. Je demandai au serveur de m’apporter un verre de Perrier. « Et si je suis là ce soir, c’est pour savoir pourquoi. Pourquoi je suis suivi, et pourquoi on cherche à me nuire. Si je n’obtiens pas les réponses que j’attends par la diplomatie, sachez que j’emploierai alors les grands moyens. J’aimerai autant ne pas en arriver là. Vous me suivez ? »

Le serveur m’apporta le verre que j’avais commandé. Je me contraignis à n’y goûter qu’à peine, cherchant à détecter l’éventuelle présence d’une drogue. Je remarquai l’étonnement du cerveau. « Sait-on jamais… » soufflai-je.

 

Le silence s’instaura à nouveau, celui des mots, et toujours cette même ambiance musicale où les jeux de lumière crue donnaient à la scène un caractère étrange et froid.

 

« Nous vous connaissons depuis toujours », m’annonça l’interprète.

« So what ? » coupai-je, masquant mon étonnement d’où un léger scepticisme s’envola aussitôt.

« Vous comprenez le japonais ? »

« Nihongo wa, sukoshi dekimasu. Vous devriez le savoir. »

Le cerveau hocha la tête et me convia à m’asseoir à côté de lui. Au ton de sa voix, je sentis qu’il s’agissait plus d’un ordre que d’une invitation. Je m’inclinai et pris place. Il me présenta alors l’interprète comme étant son fils aîné, Shinji, et lui-même San Ikari.

« Jonathan Jim Jones to môchimasu”, répondis-je.

« Il est inutile pour vous de continuer à faire des efforts, au risque de commettre des fautes de grammaire ou de politesse impardonnables, le tout avec un épouvantable accent gaïjin, car je crois que nous pouvons nous comprendre autrement », me dit San Ikari junior dans un français académique.

« Certes, je m’incline devant cette écrasante démonstration. Mais reconnaissez que les R.G., dans leur grande mansuétude, ont oublié des choses. »

« Vous avez des notions de japonais ? Une bagatelle comparée à la collection de notes que nous possédons sur vous. Désirez-vous consulter le rapport pour le corriger ? »

« Inutile. Mais j’aimerai bien connaître vos méthodes. »

« Vous plaisantez… »

« Bien sûr. Combien de copies de mon dossier sont dans la nature ? »

« Qu’importe. Le master est en lieu sûr. »

Cette fois je me jetai sur le Perrier qui me tendait les bulles depuis un quart d’heure et enchaînait sur la coupe de champagne qu’on me tendit. Une bouteille de saké fut commandée dans la foulée. Je me promis de ne pas faire la fine bouche.

 

Un bruit assourdissant retentit du côté de l’entrée. Je vis l’un des portiers faire un vol plané, suivi par son collègue. Je ne pus m’empêcher de penser aux romains décollant sous les poings d’Astérix et Obélix.

« Vos amis ? » me demanda monsieur Ikari en japonais.

Je ne répondis pas. Une fois de plus les gens s’arrêtèrent de danser, mais contrairement à ce qui m’était arrivé, un passage s’ouvrit à l’approche de l’imposant Seyur. Il était accompagné de sa femme et de Mê. Je leur fis signe que tout allait bien, et les barmen reçurent la consigne de les accueillir au bar. Le disc-jockey calma la foule et remit aussitôt de l’ambiance.

« Les videurs sont-ils toujours aussi maltraités ici ? »

« Ce soir un peu trop », dit Shinji, « et ceux-là viennent de prouver leur incompétence. »

« Ils sont tombés sur des coriaces. »

« Lui oui en est un, mais pas vous. Vous les avez eu par surprise et ridiculisés, mais le tort leur revient. »

« Sympa pour moi. »

Shinji fouilla dans une poche intérieure de sa veste et en sortit un paquet de cigarettes. Il m’en présenta une, que je refusai en avisant le coffret à cigares sur la table, dans lequel je plongeai la main. Il alluma sa cigarette et me tendit une boîte d’allumettes.

« Vous êtes d’une incorrection outrancière. En d’autres circonstances, vous seriez déjà sorti dans un bien piètre état. »

« En d’autres circonstances, je ne serai probablement pas là. »

« Remerciez donc mon père pour le Monte Cristo qu’il vient de vous offrir… »

Les images d’une galère semblable à celle de ce cher Comte glissèrent un bref instant dans mon esprit, assez pour me rappeler de ne jamais oublier…

 

Combien de temps ? A peine un mois… J’avais tellement changé depuis mon séjour en cage, trop. J’avais pris un sacré coup de vieux, et pourtant je me comportais comme un gamin capricieux… J’eus un rire nerveux, accompagné du sentiment d’avoir vraiment gaffé… Tant pis, ce qui est fait est fait, « et n’est plus à faire » me souffla une voix dans ma tête, que je pris pour celle de Llema. Je crois bien qu’on aurait du m’appeler Gaston.

 

« Alors, San Jones, qu’êtes-vous venu faire au Japon ? »

La question, abrupte, me fit sursauter. Je regardai Shinji avec étonnement et rétorquai :

« Vous êtes bouché ou quoi ! Pardon… Je vous l’ai dit : me marier. »

« Nous allons à nouveau être fâchés. »

« Bon, écoutez. Je ne vais tout de même pas inventer une quelconque histoire pour vous faire plaisir ! C’est comme ça, que voulez-vous que je vous dise de plus ? Demandez donc à vos R.G. ! »

 

Au bar, Seyur releva la tête. Llema, qui me guettait, lui glissa quelque chose à l’oreille.

 

« Je vais accepter de vous croire, mais je crains que mon père n’apprécie pas du tout votre réponse. »

« Désolé mais c’est la seule que je sois en mesure de vous donner, et croyez bien que si je comprenais ne serais-ce que le quart de ce qui m’arrive, je serai un homme heureux. »

« Nous serions tous prêts à vous aider sui vous y mettez un peu du vôtre. »

« Vous me prenez pour un imbécile… Mettez-vous donc à ma place. Je nage dans le flou artistique le plus total… Je crains que ce soit pour vous un marché de dupe. »

« Dans ce cas vous êtes vraiment à plaindre. »

« Merci mais je le savais déjà. »

« Non, quand je dit vous, je pense à vous, votre compagne, vos amis… » La tension monta d’un cran. « Depuis votre arrivée c’est la zizanie chez les yakusas. Les ninjas refont parler d’eux, et des sectes jusque là secrètes commencent à émerger de l’ombre. Une bonne dizaine de contrats reposent sur vos têtes à cet instant où je vous parle. »

« Des types payés pour nous tuer ? »

« Contrats d’assurance décès. Toujours rien à nous dire ? »

« Vous plaisantez, je suis peut-être fou mais pas idiot. Je suis le premier à demander des informations que personne n’est capable de me donner et vous voulez me faire chanter ! Rhâ ! Maudit héritage… » J’avalai une bouffée de cigare qui me fit tousser, et deux tasses de saké pour m’éclaircir la voix. « Ce type qui s’est fait descendre, il travaillait pour vous, et il voulait nous liquider ? »

« Il avait été payé pour ça, nous l’avons payé pour qu’il vous protège. »

« Mais de qui ? Pourquoi ?! Et comment avez-vous su qu’il voulait nous tuer ? »

« Il me l’a dit lui-même. Le jour où il vous a conduit jusqu’ici, il venait d’attenter à votre vie, mais il a décidé de changer de camp. »

« Qu’est-ce qui lui a fait tourner la veste ? »

« Je l’ignore. »

« Bien sûr. »

« Vos amis sont peut-être au courant ? »

« Je ne pense pas », répondis-je, persuadé du contraire.

« Dans ce cas, notre discussion s’arrête là. »

« Dommage… »

« Pardon ? »

« Vous refusez de me donner les réponses que j’attends. Mais vous nous accordez votre aide. Pourquoi ? »

 

Son sourire satisfait en guise de réponse manqua de me faire perdre mon sang froid. Je grinçai des dents, saluai l’assemblée et rejoignis Mê, Seyur et Llema au comptoir. Nous quittâmes aussitôt le club.

 

 



04/03/2008
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