Près de l'immeuble elle longea la route qui enjambait la quatre voies. Une voiture rouge était garée sur le bas-côté, la seule du voisinage possédant des roues. Elle posa la main sur le toit comme si ce geste allait faire apparaître son propriétaire. La portière s'effaça. Maintes fois elle avait Lore vu commander l'ouverture des portières par simple suggestion mentale mais elle sursauta en pensant avoir réveillé un monstre. Une voix parla dans sa tête, rassurante, maternelle. Alpha veillait sur elle. Sony se sentait protégée dans cette carcasse rouge. Elle tenta de se souvenir de la dernière fois qu'elle avait éprouvé ce sentiment mais cela remontait à bien longtemps déjà. Depuis la mort de ses parents, même sa maison ne lui avait plus offert ce réconfort que l'on en attend. Jamais elle n'avait été plus heureuse que lorsque Lore l'avait serrée dans ses bras, seul instant de bonheur durant des siècles. C'était la raison de sa présence à Paris. Alpha était muette, elle savait tout. Que pensait-elle de cette fillette devenue possessive…

« Non Sony, l'amour est une possession de tous les instants et nul n'y changera rien. »

 

Deux hommes descendirent d'un hovercar stationné un peu plus loin. Le passager s'approcha en arborant un sourire narquois. Il posa la main sur le toit de la voiture et attendit que Sony baissât la vitre. Ce visage fourbe n'inspirait aucune confiance à la fillette, elle sentait ses nerfs se crisper en présence de cet intrus.

« Ton ami est à Paris, il nous a envoyé te chercher… » Ses mots exhalaient une odeur de mensonge. Que croyait-il donc ? Qu'il avait affaire à une fillette naïve et sans défense ? Face au danger le fauve n'écoute que son instinct, infaillible. L'intrus continuait à parler, peut-être répétait-il sa phrase… La présence d'Alpha s'intensifia. Des regards étaient braqués sur eux, l'autre inconnu qui attendait plus loin, et Jack qui observait la scène depuis le balcon de son appartement. Pourquoi ne descendait-il pas ? Une main rompit l'équilibre fragile. Sony tressaillit, le contact sur son épaule était une agression. La voiture répondit immédiatement à l'ordre mental et s'élança. L'intrus se tenait le poignet, brisé par des réflexes trop lents.

La réaction adverse fut prompte, une course poursuite s'engagea dans les rues de la capitale. Sony escamota les roues, enveloppant automatiquement la voiture d'un champ répulsif. Sa petite taille n'était pas du tout adaptée à la conduite d'une voiture et elle se savait plus douée pour piloter des engins volants qu'un tas de ferraille rivé au sol. Dans les simulateurs de l'auto-école, les slaloms en trois dimensions avaient été le plus difficile à apprendre, mais ils étaient beaucoup plus simples que dans la réalité présente. Les premières centaines de mètres s'avérèrent délicats mais l'habitude venant, les systèmes de protection furent de moins en moins sollicités. Durant plusieurs minutes, l'écart entre les protagonistes de cette course se stabilisa, puis Sony commença à perdre du terrain et pesta contre ce rebut du XXe siècle inadapté à ce type de conduite. Elle renversa malgré elle un robot-policier qui la priait de s'arrêter et heurta sans dommage le toit d'un hovercar. Maintenant talonnée par les deux inconnus, elle piqua brusquement vers le sol, doublant par la gauche un attardé, accéléra en lui coupant la route et s'enfonça dans un tunnel de dégagement qui s'ouvrait sur sa droite. D'un coup de volant, le pilote adverse évita la voiture intercalée et s'engouffra à la suite de la fillette, frôlant les parois de la sortie.

Sony et Alpha crièrent d'une même voix… Une femme au ventre rebondi traversait le parking, inconsciente du danger qui croisait sa route. Reprenant instantanément le contrôle de la voiture, Alpha fit sortir les roues qui crissèrent au contact du sol, et agissant sur le volant, dévia la trajectoire du bolide. Freins bloqués, leur course s'arrêta net contre un mur. Secouée par le choc, Sony ne vit pas ses poursuivants descendre de leur hovercar. Il leur avait fallu une bonne centaine de mètres pour éviter de renverser la femme enceinte chancelant de frayeur et s'arrêter à leur tour, emportés par l'inertie de leur propulseur. Lorsque Sony retrouva ses esprits, ils s'escrimaient déjà sur sa portière.

La majeure partie des systèmes électroniques et informatiques n'avaient pas résisté à l'impact et les commandes mentales ne répondaient plus. Sony dégagea le panneau du plafond, découvrant un tableau de bord digne des anciens avions de ligne et coupa tous les circuits automatiques. Elle lut le verdict de l'autotest de la voiture : système de propulsion hors d'usage. Il ne lui restait plus qu'à tenter de fuir par ses propres moyens. La portière gauche grinça horriblement avant d'être arrachée par une force surhumaine. L'auteur de tour de force avait perdu son sourire de faux-jeton et ses yeux brûlaient d'une jubilation malsaine. Sony enfonça son haut-de-forme sur sa tête, saisit sa canne et se glissa hors de ce qui restait de la voiture. Un bras puissant lui barra le passage et la souleva du sol.

Elle se débattait, donnant des coups de pieds dans le vide, ses griffes ne parvenant pas à entailler la chemise ni à frapper le faciès fourbe qui raillait son allonge insuffisante. Toutes ses attaques étaient vaines et le rire moqueur de son agresseur l'énervait. L'autre avait disparu, parti chercher l'hovercar. Son collègue tenait toujours fermement la fillette à bout de bras, son ricanement s'était tut mais il était évident qu'il continuait à se railler. Elle avisa le poignet cassé, raffermit sa prise sur la cane et en assena un coup violent. Le teint de son agresseur devint blême, aucun son ne sortit de sa bouche mais son visage trahissait la douleur. Sony renouvela son attaque, cette fois l'intrus lâcha prise. Enfin libre, elle s'enfuit à toutes jambes alors que son agresseur, plié en deux au sol, contenait à peine une syncope provoquée par une douleur atroce.

Le pilote reparut aux commandes de son hovercar et se dirigea droit vers Sony. Elle sortit du parking en courant et se faufila dans le labyrinthe humain. Derrière elle des gens piaillaient, se chamaillaient, une voix cria plusieurs fois : « Arrêtez-là ! »

Elle approcha d'un carrefour, s'engagea sur un pont et s'arrêta au milieu de l'édifice. En bas le trafic aérien était fluide. Elle enjamba le parapet et attendit. Son poursuivant n'était plus qu'à quelques pas. A la manière d'un félin elle sauta dans le vide, et se réceptionna sur une coquille transparente, le toit d'un hovercar. Le faible champ de force qui le protégeait des chocs amortit la chute. Des voix crièrent, une autre jura. Le chauffeur éberlué choisit la première sortie accessible pour quitter l'avenue. Dès qu'il eut suffisamment ralenti, Sony se laissa glisser. Elle faillit perdre l'équilibre, se récupéra de justesse en touchant le sol et disparut dans les escaliers. Elle se fondit à nouveau dans la foule, espérant avoir échappé à ses poursuivants. Peine perdue. Elle poussa un petit cri et reprit sa folle course dans les rues parisiennes. Concentrée sur sa fuite, il lui devenait cependant de plus en plus difficile de combattre la fatigue oppressante et le souffle devenu trop court. Les afflux de sang martelaient ses tempes, écho d'un cœur poussé à bout. Les autres la talonnaient, il lui fallait accélérer encore et toujours. Leurs pas résonnaient sur les plaques métalliques, leur haleine chaude lui brûlait la nuque, elle ne voulait plus penser à cette main qui s'abattrait sur son épaule, inévitable, cherchant au fond d'elle-même à nier la fatalité.

Des lourdauds engoncés dans leur exosquelette coursant une fillette, les gens se retournaient sur leur passage mais nulle âme charitable n'intervenait. Comment comprenaient-ils la scène ? Cinéma…

Sony sentit une bouffée de chaleur remonter de ses entrailles, un sentiment féroce étreignit sa poitrine, l'impression de puissance, seule face à l'inéluctable, elle persistait à refuser la défaite comme si sa seule foi la tirerait de ce mauvais pas, résignée à ne pas appeler au secours, pistée par des inconnus farouches. Ses jambes ne lui suffisaient plus, elle se baissa pour se faufiler plus aisément. Ses mains rencontrèrent le sol, elle se sentit bien ainsi, plus souple, plus rapide. La forêt de jambes s'écartait sur son passage, traversée par une rumeur, un concert de hurlements. Des voix parlèrent d'un tigre, ignorant ces pauvres humains aux pensées irriguées par la peur. Enfin ce fut la lisière de la foule, libérée du bruit, des gens, loin de ces vies qui l'incommodaient. Ses griffes déchirèrent un tapis métallique, elle tourna la tête. Dans la ville désertée ne subsistaient plus que deux créatures qui continuaient à la traquer. Un rugissement leur intima l'ordre de rebrousser chemin. Les crocs étincelèrent aux rayons du soleil.

 

 



27/05/2008
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