Le décor se modifia lentement, le monde changeait, ses pattes foulaient maintenant un pont de cristal. Son regard se leva sur une arche inhumaine surmontée d'une pointe effilée fuyant à l'assaut d'un ciel orangé. La construction paraissait encore lointaine, pourtant déjà effrayante. Sony se sentit soudain terriblement seule. La peur au ventre elle aurait voulu enfouir ses yeux dans son pelage, oublier cette vision qui lui glaçait le sang. Elle pria la présence qui lui manquait de se manifester. Au lieu de cela ce fut l'image de deux hautes tours azur dressées au milieu d'une forêt. La vue des arbres aux feuillages bleus la rassura. Tournant le dos à l'arche d'argent elle s'élança, regardant le désert vitrifié glisser sous le pont transparent. Un bruissement d'ailes lui fit lever la tête. Un oiseau volait à sa rencontre. Non, pas un oiseau… Quelqu'un veillait sur elle, peut-être Lore… Alpha… Elle voulut forcer l'allure et se blessa une patte, se releva pour lécher la blessure, son pelage avait disparu. Elle était à nouveau une fillette japonaise dans les rues parisiennes, libérée de ses agresseurs.

 

 

UNIVERS PARALLELES – NICHI

 

Le lourd panneau glissa sans bruit. Un homme d'environ quarante ans était à la porte et se dirigea d'un pas décidé vers une rangée de matériel. Il était vêtu d'une étrange combinaison argentée, brillante, qui épousait son corps comme une seconde peau. Il portait une plaque sur le dos, sorte de bombonne d'oxygène telle qu'en portait les plongeurs de la fin du XXe siècle. Il ouvrit un boîtier dissimulé dans sa ceinture. Il y eut un léger sifflement, il s'accroupit, saisit une caisse qu'il souleva sans effort apparent, tourna les talons et ressortit de l'entrepôt, croisant un homme en blouse blanche qui entrait. Celui-ci se dirigea à son tour vers le même secteur de la pièce, se pencha pour lire une étiquette et se redressa furieux. « Bon sang cet abruti s'est encore trompé. C'est à croire que ça les amuse de jouer avec les exosquelettes. Envoyez-moi un autre gars ! Et qu'il me ramène la caisse ! »

Lore attendit qu'il eût rangé la plaque nominative contenant l'émetteur-récepteur, se leva d'un bond et l'assomma d'un atemi. Il le délesta de sa blouse, le ligota et le bâillonna avec du ruban adhésif, puis le cacha derrière un bloc de caisses. La porte se rouvrit, un autre manutentionnaire parut. Lore se réfugia dans l'ombre, enfila la blouse et s'éclipsa dans le couloir.

Il croisa de nombreux scientifiques lancés dans des débats animés, des manutentionnaires engoncés dans leur étrange armure, et des hommes en combinaison noire au visage caché derrière un casque intégral. Le bâtiment était découpé en sections reliées entre elles par des sas qui s'ouvraient automatiquement à son approche et se refermait sur son passage.

 

« Vous n'êtes pas accrédité à venir dans ce secteur ! », dit une voix provenant de la plaque nominative. La porte qui lui faisait face était restée close. Il détecta juste à côté une variation de teintes sur une surface d'une quinzaine de centimètres carrés. La plaque épinglée sur la blouse devait aussi receler un émetteur signalant ses droits d'accès aux différents services. Il envoya au récepteur logé dans le mur une large gamme d'ondes électromagnétiques, sans résultat. Cette fois la voix fut nettement moins sympathique. « Vous n'avez rien à faire dans ce couloir. Rejoignez immédiatement votre service et présentez-vous au responsable local de l'unité intervention des Center One Man. » Lore leva la tête et remarqua une caméra. Il regarda alentour, fit quelques pas. Le système de surveillance était parfaitement au point ; à chaque endroit stratégique du couloir se trouvait une caméra pivotante au plafond. Il se replaça devant la porte. La blouse blanche commença à fumer puis se consuma rapidement sous l'effet d'une chaleur intense. Il libéra alors brusquement l'énergie qu'il avait emmagasinée. Un flash de lumière à l'intensité de dix soleils parcourut le couloir en un éclair, englobant tout l'espace, détruisant instantanément sur son passage tout le système de surveillance local.

Une voix affolée hurla dans d'invisibles haut-parleurs. « Explosion dans le couloir d'accès à l'Unité 241, envoyez immédiatement sur place une équipe militaire et médicale ! » Lore déchira aussitôt un voile et s'enfuit dans une autre dimension.

Il marchait sur un sol quadrillé. La surface ressemblait à de la peau vue au microscope, un ensemble de cellules élastiques. Le décor ne s'étendait à pas plus d'un mètre comme s'il se déplaçait sous un projecteur sur une scène plongée dans le noir. Quelque chose ou quelqu'un le bouscula, invisible, inaudible. Il fut aussitôt saisi d'une peur irrépressible qui le poussait à se lancer dans une course folle, puis presque instantanément oublia cette pensée, redevenu étrangement calme. Inquiet de sa réaction il s'enveloppa dans un champ de force, supposant que cette chose avait influencé son esprit par son contact. Il fit quelques pas cherchant son univers usuel et déchira le voile si facilement qu'il chuta en avant.

Alentour s'entrecroisaient des bruits confus de mêlée. L'air était chargé d'une odeur âcre. En se relevant il heurta un mannequin de cire qui lui masquait la vue et le renversa. Un homme en combinaison d'un vert métallique le visait avec une arme qui tenait à la fois du lance-roquette et du lance-flammes, et déclencha le tir. Une poignée de rayons partirent du canon, le bouclier de force que Lore lui opposa se volatilisa. Il sourcilla. Aucune arme de ce monde n'avait jamais été en mesure de rivaliser avec une manipulation magique. Il épousseta sa combinaison en souriant à l'homme armé qui le regardait d'un air ahuri. Une quinzaine de ses compatriotes pointèrent leur canon, attendant peut-être un ordre de leur supérieur. Celui-ci ne tarda pas à se manifester en beuglant. « Qu'est-ce que c'est que cet énergumène ? Comment est-il arrivé là ? Et ne restez pas plantés là, abrutis ! Emparez-vous de lui ! »

D'un bref coup d'œil Lore dénombra au moins deux cent personnes réparties dans une pièce aux dimensions d'un stade d'athlétisme. Des combinaisons sifflèrent, il s'entoura d'une aura brillante et tendit les bras pour stopper le bond que fit l'un des soldats, pivota sur lui-même en utilisant l'élan de son adversaire et le renvoya vers ses congénères. Sa force pure décuplée il se sentait plus à même de parer une attaque de ces hommes, pourtant la solution ne serait que de courte durée.

 

Les chefs vociféraient comme des fauves lançant leur meute à se jeter sur une proie facile. Repoussé jusqu'au pied d'un mur Lore fit voler trois soldats d'un revers de la main, mais se défit à grand peine d'un assaillant qui lui avait agrippé le bras et tentait de l'immobiliser. Sa force était anormale estima Lore. Finalement il parvint à se dégager et l'assomma d'un atemi, puis commença à entonner un chant étrange, calme et rassurant, d'une voix qui berce et endort les esprits. Près de cinquante soldats tombèrent dans un profond sommeil. D'autres résistèrent vaillamment à l'appel de Morphée mais leur corps écrasés de fatigue ne répondait plus à leur volonté. Certains lançaient des regards terrorisés, sentant la paralysie les gagner, pensant leur dernière heure arrivée. Un ordre résonna du fond de la pièce. Aussitôt les visières s'abaissèrent, chacun des soldats encore valides semblaient maintenant isolés du monde extérieur, cloîtrés dans une combinaison pare-balles devenue armure de combat. Lore distribua une volée de flèches éthérées qui toutes se réfléchirent sur les rangs qui se resserraient devant lui. Encouragés par cet échec les soldats refermèrent aussitôt l'arc de cercle, se préparant à l'assaut final, une stratégie simple et efficace.

Lore hocha légèrement la tête et présenta une rose noire et argent surgie de nulle part. Un instant de stupeur, puis les premiers bondirent en une masse compacte et s'écrasèrent contre la paroi. Une arche étincelante surplombait le champ de bataille, le traversant dans sa largeur ; Lore s'était propulsé à une centaine de mètres. Un chef se rua sur lui l'arme braquée, et tira une salve que le magicien dévia à l'aide d'un bouclier réflecteur qu'il décrocha d'un présentoir puis le jeta de toutes ses forces dans le thorax de son assaillant. La ceinture amortit le choc dans un craquement sourd. Le ronronnement de l'armure se tut ; le système d'alimentation de l'exosquelette avait cessé de fonctionner. Le gradé tira une autre salve mais gêné par la soudaine perte de puissance de sa combinaison, manqua sa cible d'un cheveu et s'écroula, frappé en retour au plexus par une boule de feu. Le combat fut trop bref pour que quiconque eut le temps d'y assister. Ainsi Lore prit-il sans encombre le chemin d'une autre dimension. Un voile se déchira.

… Et l'univers ne fut plus qu'une palette de couleurs en perpétuelle mouvance, sans forme tangible, sans haut ni bas, un vaste océan à prédominante jaune-orange aux frontières évanescentes. Durant ce qui lui parut une éternité il lui sembla qu'il ne cessait de tourner sur lui-même en une chute infinie que rien ne pouvait interrompre, puis le mouvement se ralentit et s'arrêta enfin lorsque la résistance du milieu en eut raison. Flottant dans un monde aérien sans repère visuel, Lore fut aussitôt pris de nausées et ferma les yeux. Il inspira calmement et partit à la reconquête de sa volonté disloquée. Lentement il se créa une position allongée sur un coussin d'air, tendit les bras en une imitation de parachutiste en chute libre, et sentit d'infimes variations de pression autour de lui qu'il utilisa pour se retourner et prendre appui sur la zone qui offrait la meilleure assise. En cet instant il lui plut de s'imaginer flottant sur les vagues dans une mer chaude et sèche. Il rouvrit alors les yeux et comprit la raison de son vertige. Il tourna la tête et constata la présence alentour de milliers de motifs hypnotiques en variation continuelle. Repris par son malaise il lui fallut à nouveau oublier ce chaos derrière ses paupières closes. Résolu à sortir de cet endroit piège, il plia les jambes et se détendit brusquement se propulsant en avant, se lançant dans une brasse ample. Ses battements acquirent aussitôt de l'efficacité, un écoulement magnétique glissait le long de son corps de plus en plus vite à mesure qu'il gagnait en amplitude. Le milieu changeait de densité, il avançait semblait-il rapidement et parvint dans un cocon de hautes pressions s'apparentant peu à peu à un milieu stable, ou tout du moins à une zone dans laquelle il pouvait alors se tenir debout, si tant est que cela avait un sens ici.

Il concentra son attention sur un point fixe imaginaire, une source de lumière, et construisit autour de ce noyau une aura de néant, la noirceur étincelante d'un ailleurs infini, jusqu'à y concevoir l'univers. Lorsqu'il fut persuadé de la réalité de sa vision, il décrypta alors cette folie qui l'encerclait. Son cœur se consumait tel un soleil et enfla légèrement pour révéler un intérieur sillonné d'enchevêtrements de lignes comme autant de chemins menant au centre de gravité. Il commença à en parcourir les voies attentivement, accompagnant chacun de ses choix d'une musique appropriée. Son esprit se peupla d'une multitude de riffs à mesure qu'il démêlait les tissages entrelacés. Son horizon s'élargissait à chaque trame effleurée comme les cordes d'une harpe, bâtissant une symphonie, emplissant peu à peu son champ visuel de motifs colorés en une suite d'images animées, tournoyantes et captivantes, enivrantes d'étrangeté.

Il réprima un hoquet et maudit sa concentration qui s'effilochait sous les assauts des perturbations constantes. Il tenta de réfléchir à voix haute et réalisa alors que pendant tout ce temps il était resté en apnée. Il importa une bouffée d'air de Shilin et chercha à parler, mais ses cordes vocales ne laissèrent entendre que des sons désagréables qui le perturbèrent plus encore. Il se comprima les poumons, se refusant à abandonner. Maintes fois il reprit sa tâche à zéro, s'arrachant de plus en plus difficilement à la contemplation des formes colorées qui papillonnaient au rythme de ses battements de cœur, sombrant insidieusement dans un vertige permanent. Il voulut fermer les yeux pour oublier définitivement cette sensation de rotation perpétuelle. Dans un ultime effort son regard accrocha une lueur noire qui approchait fonçant droit sur sa tête. Il sentit le choc, d'une infinie douceur, et sombra dans un profond coma.



27/05/2008
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