Sony courut jusqu'à perdre haleine, des larmes brouillaient sa vue. Elle maudit ce monde de fous qui depuis trois cent longues années la harcelait blessant son cœur d'enfant, elle voulut appeler Lore de toute son âme, elle cria le nom d'Alpha, sa gorge se noua. Elle arrêta sa course en mettant la fragile barrière d'une porte de vidéophone entre son univers et ce monde extérieur qu'elle haïssait pour sa violence et son hypocrisie. A bout de souffle elle se laissa tomber au sol et éclata en sanglots. Une femme au regard compatissant tenta d'ouvrir la porte mais se ravisa aussitôt sous la menace d'une griffe acérée qui faillit lui déchirer le poignet. Elle recula et se tint à l'écart, intriguée par le comportement de la fillette, et surtout par ses bracelets. Sony se laissa bercer par la voix douce et maternelle d'Alpha qui la réconfortait. Elle jeta un regard interrogateur à sa défroque de mini Arsène Lupin et se leva. Dehors la femme au regard tendre s'éloignait à pas lents. Sony regretta d'avoir été sauvage avec celle qui peut-être avait eu l'intention de l'aider. Elle soupira, inséra sa carte dans le lecteur et pianota un numéro qu'elle connaissait maintenant par cœur.

« Non, Sony, je ne peux toujours pas te révéler ce que fait Lore en ce moment mais sois au moins rassurée il va bien, et je lui ai donné de tes nouvelles. »

Sony respira profondément en réponse à un soulagement. Sur le moniteur de contrôle un visage s'éclaira, toujours la même standardiste qui lui renvoya le même sourire amusé.

« Finalement je veux bien une chambre d'hôtel. »

« Bien mademoiselle, je vous la réserve immédiatement. Ce sera une suite royale. Voici l'adresse et le plan pour vous y rendre. »

« Toujours pas de nouvelles de monsieur Jones ? »

« Nous savons qu'il est passé à l'agence mais à part le responsable informatique personne ne l'a vu. »

« Pourrais-je parler au responsable informatique ? »

« Désolée, il est en déplacement. »

« Arigatô gozaimasu. Sayonara ! »

« A votre service. Au revoir mademoiselle. »

Sony interrompit la communication, ramassa sa carte rejetée par le lecteur, et prit sa revanche en plantant ses griffes dans cette machine mal conçue qui l'avait énervée une fois de trop. Elle poussa la porte de la cabine et sortit. Un jeune homme au crâne rasé qui attendait son tour l'insulta à distance respectable. Un robot-policier qui avait suivi la scène s'approchait pour verbaliser Sony, il termina sa carrière dans un court-circuit général. Les rares témoins évitèrent la fillette enragée en faisant de larges détours.

 

Elle marchait d'un pas décidé en direction de l'hôtel. Après tout, songea t-elle, que je sois là-bas ou ailleurs… Elle passa devant chez Jack. La lumière du jour commençait à décliner mais elle reconnut la silhouette de l'enquêteur qui quittait le hall de l'immeuble et entreprit de le suivre. Il l'entraîna dans un quartier animé où il s'arrêta dîner. La salle du restaurant était spacieuse, parsemée de plantes tropicales et d'aquariums posés sur des colonnes basses. Sony se faufila à la suite de Jack et se trouva une table d'où elle pouvait le voir au travers des feuillages et d'un grand bocal où des poissons exotiques scintillaient comme des papiers de bonbons à la lueur feutrée des halogènes.

Le serveur qui vint prendre la commande s'étonna de voir une enfant non-accompagnée mais abandonna toute discussion inutile lorsqu'elle lui montra la couleur de sa plaque internationale d'identité. En fin de repas un digestif fut offert à Jack tandis que Sony savourait une tasse de thé au jasmin. Elle regardait Jack au travers de l'aquarium voyant son image superposée à son propre reflet, et se laissa hypnotiser par le ballet calme et reposant des poissons, ensemble réunis dans ce même univers… Jack se leva, rompant le charme féerique de l'instant, et marcha en direction des toilettes qui se trouvaient comme par hasard à côté de Sony. Le serveur surprit le plongeon qu'elle fit pour se réfugier derrière la plante tropicale la plus proche mais ne fit aucune remarque lorsqu'elle émergea de sa cachette pour régler la note et s'éclipser avant le retour de Jack. Il quitta le restaurant peu après, Sony reprit sa filature sous le ciel nocturne.

Elle leva la tête pour contempler le spectacle qui une fois le rideau bleu levé était chaque nuit présenté, un voyage dans les étoiles, une vue plongeante sur ces milliers d'yeux que les éclairages de la ville s'acharnaient à éblouir mais qui chaque fois revenaient dans le ciel comme des lucioles au fond des bois. Sans doute avaient-elles jeté leur dévolu sur la conscience humaine. Elle adressa une prière muette à l'infini pour qu'il lui montre la planète aux deux lunes qui avait investi le royaume de ses rêves…

Perdue dans ses pensée elle avait laissé Jack la distancer d'une cinquantaine de mètres, assez pour qu'il disparaisse à un croisement. Elle se lança à sa poursuite et parvint à le rattraper aux abords d'un bâtiment désaffecté où il fit une halte le temps de fumer une cigarette. Intriguée, elle attendit, cachée derrière un container. Quelques mètres au-dessus du sol une ombre plana et disparut dans le souffle d'une respiration. Un éclair renvoya une lueur furtive argentée. Sony regarda à droite ; Jack finissait sa cigarette. Elle tourna la tête à gauche, sentant une présence, mais ne vit rien. A nouveau elle regarda Jack qui venait de jeter son mégot. Elle étouffa un cri lorsqu'une main gantée se posa sur sa bouche. L'homme tout de noir vêtu accroupi près d'elle lui fit signe de se taire, attendit un instant puis ôta lentement sa main et se redressa tel un fantôme silencieux. De l'autre côté Jack disparut dans le bâtiment.

« Qui êtes-vous ?… » souffla Sony. « Je me souviens de vous. Vous étiez à l'enterrement de ma sœur. Je vous ai vu parler à Jonathan. »

« En effet… »

« Vous êtes un ami de Lore ? » Le ninja sourit. « Vous êtes de Shilin ? Vous le cherchez aussi ? »

« Non. Il est inutile et vain de le chercher. Il est là où il a envie d'être. Ne fronce pas les sourcils, tu comprendras un jour ce que je veux dire. Tu sais, tu ne devrais pas te promener toute seule, Paris est dangereux, surtout la nuit, surtout pour les enfants. »

Sony haussa les épaules. « Sau hyaku neuka mo hitori de naa wa, trois cent ans de solitude alors j'ai l'habitude maintenant. Et puis je sais me défendre. »

« Oui je sais, tes fameuses griffes… Mais de mauvais esprits très puissants hantent cette ville, et il s'y passe bien plus de choses qu'on ne peut l'imaginer… »  

« Celui qui m'a donné ces bracelets m'a dit que l'esprit des tigres et des dragons sacrés veillerait sur moi. »

« Il s'appelait Norwell Thaïr, et il était un Maître. Pourtant il est mort. Tout le monde ne joue pas le même jeu et tout le monde ne joue pas selon les mêmes règles. Et hélas nul n'est infaillible, surtout pas moi… C'est ce que j'ai expliqué à John ce jour-là. Ce soir est encore un jeu pour les grands. Il vaut mieux que tu partes. »

« Je veux savoir pourquoi Jack m'a menti. »

« Il ne sait pas qu'il a menti. Les démons jouent avec les âmes et les pervertissent. Il est parti à la rencontre de son destin. Il vaut mieux le laisser y aller seul. »

« Non ! »

 

D'un bond félin Sony sauta par dessus le container et se rua à la poursuite de Jack. Le ninja l'attendait déjà à l'intérieur du bâtiment.

« Comment avez-vous fait ? »

« Sony, je suis ton ombre, parfois simple, parfois multiple, parfois invisible mais toujours accroché à tes mouvements. Ton ami est là-haut sur les échafaudages. »

Sony grimpa, tantôt par des escaliers de métal tantôt par des échelles de corde, les niveaux du jeu de construction jusqu'à en atteindre le sommet quelques mètres plus haut. Face à elle, au bout d'une passerelle, elle vit une plate-forme éclairée par un vieux néon blanc. Elle approcha sans bruit. Elle sentait la présence du ninja, cette même présence qui la suivait depuis le début. Elle entendit un murmure, la voix de Jack qui racontait une histoire. A pas de loup elle se faufila jusqu'à la limite de la zone d'ombre et vit enfin l'enquêteur, plongé dans la lecture d'un livre. Elle tendit l'oreille mais n'entendait qu'à demi-mots le récit, saisissant à peine quelques bribes de phrases.

 

Jack interrompit sa lecture plusieurs fois pour revenir sur ce qui devait être la préface, s'y attardant longuement, en proie à une intense concentration. Comment savoir si l'objet de son attention était l'ensemble du livre ou la préface seulement ? Sony supposa qu'il y avait un peu des deux. Jack referma le livre et sortit une boîte d'allumettes. Il en répandit le contenu par terre et commença à former d'étranges motifs géométriques. Sony se redressa légèrement pour pouvoir distinguer la figure qu'il construisait, lorsqu'une main se posa sur son épaule.

« Ne bouge pas. Il tente de combattre son amnésie », souffla le ninja.

« Je vous avais complètement oublié… », murmura Sony.

 

Jack finit d'assembler ses allumettes et se redressa pour contempler ce qu'il venait d'écrire. Le ninja attrapa soudain le bras de la fillette, la fit se replier dans l'ombre et lui adressa dans le creux de l'oreille.

« Sony, cette fois il faut que tu m'écoutes. Et surtout quoi qu'il arrive tu ne dois pas te retourner. Allez va ! Rentre à l'hôtel, tu n'as pas un instant à perdre. »

« Pourquoi ? »

 

Ce fut une voix tonitruante qui lui apporta la réponse.

« Alors Fisher ! C'est Ashma qui t'inquiète ? Donne-moi ce journal veux-tu ! »

« S'il te plait Sony pars maintenant ! »

 

Le ninja lui donna une claque sur les fesses pour qu'elle décampe et commença à se déplacer lentement, dansant avec les ombres vers la plate-forme. Sony fit quelques pas à sa suite afin de découvrir le visage de celui qui venait de parler et reconnut à la lumière l'homme qu'elle avait entrevu chez Jack. Il était encore plus impressionnant que l'image qu'elle s'en était faite dans la cage d'escalier, et étaient-ce les effets de l'éclairage, sa peau luisait d'une couleur gris-bleue. Il tourna la tête vers elle et croisa son regard. Il la fixa un instant et hurla.

« Jack ! La fille… Je veux que tu me l'attrapes ! »

 

Le ninja bondit. Sa lame heurta la peau gris-bleue dans un froissement de métal et glissa le long du bras, découpant la manche de l'étranger. Emporté par son élan, il roula sur lui-même et se redressa à l'autre bout de la plate-forme.

Jack regarda une dernière fois le nom inscrit en lettres de bois puis l'effaça du bout du pied, ramassa le journal et se lança à la poursuite de Sony.

 

« Thomas, cette fillette est ma protégée ! » rugit la voix du ninja.

 

Sony dévala quatre à quatre les escaliers et les échelles, talonnée par l'enquêteur qui gagnait peu à peu du terrain. Elle sauta à pieds joints par terre, se jeta haletante sur la poignée de la porte et ne put réprimer un cri de colère ; quelqu'un les avait enfermés.

Jack la ceintura et la souleva du sol. Aussitôt une paire de griffes surgit. La double attaque trancha le panneau d'acier comme du beurre, y dessinant deux entailles.

« Allons Sony, calme-toi… »

Agrippée à la poignée, elle finit de découper une ouverture rectangulaire puis tourna son attaque vers Jack. Voyant les pointes se rapprocher de ses yeux, il poussa un juron et laissa tomber la fillette qui en profita pour se faufiler par la sortie improvisée. Il soupira pour chasser sa frayeur et se glissa à sa suite.

 

Elle courait à perdre haleine puis s'arrêta net. Au bout de la ruelle une silhouette noire à la carrure d'athlète se découpait sur le fond lumineux de la grande avenue. Sony se tourna vers Jack. Immobile, il braquait son regard sur l'étranger, et tendit la main.

« Sony… Prends ce journal, et va t-en… Va t-en ! » Elle s'approcha d'un pas hésitant, saisit le journal du bout des doigts et recula aussitôt d'un pas sans quitter Jack des yeux. Elle vit une larme briller dans son regard et haussa les sourcils.

« Jack… »

« Ne t'en fais pas pour moi je vais bien… » Sa voix était calme et lointaine. « Allez, va t-en, plus personne ne te fera de mal maintenant. »

Sony lança un regard par-dessus son épaule, l'étranger avait disparu. Elle adressa un dernier regard à Jack, tourna les talons et s'enfuit en courant dans la nuit.

Sa folle course prit fin lorsqu'elle appela un taxi. Un quart d'heure plus tard elle était dans sa chambre d'hôtel dont elle ferma la porte à double tour. Elle prit une douche en se repassant le film des événements de la soirée, essayant de comprendre ce qui s'était passé. Puis elle se laissa couler dans un long bain chaud délassant pour tenter de tout oublier.

Enfin elle se blotti au fond de son lit, et se plongea dans la lecture du manuscrit.

 


 



11/06/2008
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