Quelque part dans la banlieue ouest, une grille s'ouvre sur un grand jardin et livre le passage à une limousine qui s'engage sur un chemin de gravillons et s'arrête cinquante mètres plus loin. Un homme aux allures de gentleman en descend et disparaît dans le manoir. Si l'extérieur de la propriété se montre plutôt classique, il n'en est pas de même pour l'intérieur qui recèle une vraie mine d'or pour les amateurs d'œuvres d'art et collectionneurs en tout genre. Sans un regard pour ses pièces anciennes, ses timbres, ses tableaux, ses livres, il s'approche de la bibliothèque du salon, pose la main sur une plaque de verre, enfonce un panneau de bois. Le meuble glisse sur le plancher et découvre un couloir secret. Dans une petite pièce ronde, il ouvre un placard, en sort une tenue sportive et commence à se changer. Un instant plus tard le Comte Mathias de Tepact cède la place à son alter égo Thomas Parker, agent secret. Une voiture électrique le conduit cinq cent mètres plus loin au pied d'un escalier dont il gravit les marches. Il actionne un mécanisme invisible et entre dans son bureau. Le pan de mur se referme en silence.

Le temps de mettre un peu d'ordre dans ses dossiers, il glisse son calepin dans sa poche et sort de l'agence.

 

 

FLASH-BACK – DECOLLAGE

 

Il est minuit et la nuit ne fait que commencer. Il règne dans le pub une indéniable agitation mais il n'y participe pas. Souvent ses yeux se tournent vers celle qui chante des grands classiques de country-music. Elle pourrait être mannequin mais un refus mal à propos l'a peut-être éloigné de cette profession. Quoiqu'il en soit elle est brune donc pas pour lui… « Bonsoir, je peux m'asseoir ? » Quelle question ! Une grande blonde aux yeux bleus qui demande la permission de s'asseoir à sa table…

Elle le dévisageait, scrutait les moindres traits de l'enquêteur. La façon dont elle avait annoncé la mort de son ami était inquiétante : aucune marque de tristesse, aucun tremblement dans sa voix. Elle semblait détachée des événements qui la touchaient comme si elle en eut fait le deuil. Seuls ses yeux étaient réels et présents. Son corps s'effaçait, s'intégrait au décor comme un caméléon devant la force qui émanait de son regard. Thomas avait l'impression de s'être fait piégé et éprouvait un mal fou à rassembler ses idées. Il trouva pourtant suffisamment de ressources pour échapper à cette spirale hypnotique qui tentait de l'engloutir. Sensation étrange que de se trouver en équilibre au bord d'un gouffre spirituel. Sa propre voix lui parut lointaine mais rassurante, une corde de sécurité qui lui rendit le contrôle de lui-même et le ramena à la réalité. Une femme ne le forçait d'ordinaire jamais à baisser les yeux, malgré tout il s'obligea à le faire, hélas pour son égo, par pitié pour son mental.

« Pourquoi ne pas vous être adressée à la police ? »

« Affaire classée secret d'état. Que buvez-vous ? »

« Une Smithwicks. »

Il s'étonna d'avoir répondu aussi naturellement. Elle esquissa un sourire et commanda une pinte de bière irlandaise et un cocktail de jus de fruits. Son regard s'était adouci mais n'en demeurait pas moins troublant. Elle en était consciente et le portait plus souvent sur son verre que sur lui.

 

Thomas était seul dans son lit dans le manoir du Comte, et se souvenait qu'il devait enquêter sur l'ami d'une certaine Aurore, un médecin généraliste. Le reste n'était qu'un puits d'amnésie qui s'ouvrait aux alentours de minuit. La sonnerie du téléphone le réveilla complètement de son demi-sommeil. Sa montre indiquait onze heures trente et la voix au bout du fil lui rappelait vaguement quelque chose. La douche ne lui rendit pas ses souvenirs de la veille mais eut au moins le mérite de lui éclaircir les idées. Il enfila une tenue décontractée, avala un café et emprunta le tunnel. Il s'installa à son bureau et se prépara encore un café. Un plateau recouvert d'une grosse cloche argentée trônait sur une table ronde, et une odeur de pain frais flottait dans la pièce. Thomas pris le temps de consulter quelques dossiers, et alla déjeuner tout en feuilletant un classeur.

Dehors une voiture klaxonna, puis quelqu'un ouvrit la porte d'entrée de l'agence. Thomas attrapa une tasse qu'il remplit et faillit la lâcher lorsqu'il leva la tête. Les yeux de la jeune femme lui étaient familiers et le paralysèrent. Il vivait l'instant comme une scène de déjà-vu. Il but son café à petites gorgées pendant le round d'observation, en quête du calme olympien qu'il voulait retrouver avant de rompre le silence.

« Bonjour, je suis… »

« … celle qui m'a engagé hier et sortit du lit ce matin. »

« Je suis surtout en retard. »

 

Thomas servit deux verres de digestif, jeta nonchalamment un peu de poudre dans l'un d'eux et l'offrit à Aurore. La tête qui tourne, une bouffée de chaleur, la jeune femme ne tarda pas à s'écrouler et il s'en fallut de peu qu'il ne parvienne à saisir son verre avant qu'elle tombe lourdement sur le tapis oriental qui recouvrait le plancher. Thomas sortit une arme du tiroir de son bureau, la chargea tranquillement, s'assit sur une chaise derrière la porte, fit feu par deux fois au centre de la cible à fléchettes qui lui faisait face, puis attendit. Une minute plus tard quelqu'un entra dans la pièce, revolver au poing, et s'arrêta dans son élan, un canon en acier planté sur sa nuque. L'homme leva les mains puis sentant la pression diminuer se retourna et frappa. Une lutte s'engagea, inégale, causant cependant presque autant de dégâts qu'un ouragan. Enfin l'agitation cessa, Thomas ferma les menottes sur l'intrus, qui se réveilla bientôt, le corps meurtri et la main droite attachée à la cheville gauche. L'enquêteur ramassa Aurore et l'installa confortablement dans un fauteuil, se servit un autre digestif et le sirota tranquillement.

« Voulez-vous parler ? » Pas de réponse. « Vous aimez le cognac ? » Pas de réponse. Il regretta d'avoir usé de somnifères et eut recours à l'eau froide. La réaction fut prompte. Aurore se leva d'un bond en piaillant et traita Thomas de tous les noms d'oiseaux d'un bon dictionnaire d'ornithologie avant de se calmer. Elle se dirigeait d'un pas décidé vers la porte lorsqu'elle s'arrêta net aux pieds de celui qui gisait dans une posture désagréable. « Il est mignon vous ne trouvez pas ? Je crois savoir que vous êtes en mesure d'hypnotiser les gens sans leur accord, alors je vous demande de me faire une démonstration de ce pouvoir pour obliger cet homme à parler. »

« Inutile, je le connais. » Elle soupira. « Monsieur Parker, je crois qu'il est temps que nous ayons une petite conversation vous et moi. J'ai des révélations à vous faire qui vont probablement vous paraître insensées mais je vous assure que c'est pourtant la stricte vérité… »

A la fin du récit Thomas était assis dans son fauteuil, le teint à peine plus coloré que blême, perdu dans ses pensées.

 

Il était une fois, un centre de recherche d'intérêt mondial regroupant les meilleurs savants et militaires de tous horizons responsables d'un projet multinational. L'unification des peuples, un espoir de paix sur Terre ? Pas tout à fait… Main dans la main, les forces armées et cérébrales visaient à créer une nouvelle race humaine capable de se mesurer à l'intelligence artificielle. Précieuse alliée pour l'heure, elle serait bientôt une réelle menace pour l'humanité. Ainsi tout ce beau monde se préparait à la guerre des machines en jouant au grand créateur… Comme par hasard Aurore était un prototype de cette nouvelle race. Un autre cobaye s'était échappé et évanouit dans la nature. Sous hypnose, l'intrus amena sa pierre à l'édifice : Robin Malone, l'ami de la jeune femme, faisait partie de l'équipe médicale du projet. Il était chargé de veiller au bon état de santé d'Aurore et de retrouver le cobaye en fuite, en usant au maximum des pouvoirs de son « amie ». Le professeur Malone avait trouvé la mort de manière tout à fait accidentelle…

 

Au sortir de sa rêverie, l'enquêteur réclama à sa cliente de qui lui était dû, congédia tout le monde de manière peu courtoise et sortit prendre l'air avec la ferme intention d'oublier au plus vite que les vieux scénaristes de polar SF avaient la relève assurée.



28/06/2008
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