THE WAKE

 

Au commencement c'est un flot de questions, puis les réponses affluent, la lumière se fait soleil ou reflet, le bruit devient animation et le mouvement être humain ou voiture. Alors il pense à lui-même, il sait que sa conscience est revenue, il est, il crie pour s'en assurer. Le cauchemar est terminé, le rêve ne fait que commencer. Il marcha un peu dans la rue.

Tout ce qui brillait le mettait sur la défensive, il pressentait qu'il devait s'en méfier. Pourtant, étrangement, les gens semblaient attirés par cette débauche agressive d'éclat. Un éclair vint à lui frapper les yeux, il tourna la tête vers la vitrine réfléchissante d'un magasin.

Les yeux sont le miroir de l'esprit.

Il les fixa un temps…

… puis tendit la main pour régler le rétroviseur intérieur. Il était au volant d'une voiture. Les phares qui l'avaient un instant ébloui avaient brusquement disparu. Pourtant il ne roulait pas vite et n'avait passé aucune intersection. La voiture qui le suivait avançait tous feux éteints. Il leva le pied de l'accélérateur et observa la forme sombre qui approchait lentement. Lorsque le seuil de proximité fut franchi il enfonça brusquement l'accélérateur. Les pneus crissèrent sur l'asphalte. Derrière lui la lumière fut. La poursuite s'engagea ouvertement, dangereuse. Sur cette route côtière la sortie serait fatale. Il se concentra sur sa fuite, les yeux rivés droit devant lui, braqués sur la route dans le prolongement de ses phares. Il cherchait à voir le plus loin possible par delà le champ de lumière. Lorsqu'il prenait un virage son esprit voguait déjà dans une autre courbe, anticipant le tracé de la survie ou de la mort. Il maîtrisait parfaitement la carcasse qui l'entourait, se sentait sûr de lui et de son invincibilité, attendant l'erreur fatale de ses traqueurs… Et puis ce fut le choc, ils l'avaient rattrapé et le heurtèrent violemment. Il fit patiner l'embrayage pour gagner plus encore de vitesse mais leur voiture était plus rapide que la sienne et continuait à le pousser. A chaque secousse il faisait une embardée qu'il contrôlait de plus en plus difficilement, le virage arriva très vite tel qu'il l'avait imaginé, il ouvrit la portière… Une chute sans fin vers les rochers, la mer grondante brisant ses lames sur les écueils tranchants, l'écume scintillant dans le noir sur les hautes vagues, blanche comme un linceul. Il entendit la ferraille hurler sa douleur dans un fracas de tôles, les crissements des pneus d'une voiture qui s'arrête, ailleurs, peut-être plus haut peut-être pas, puis l'explosion qui met toujours fin à la poursuite. Il crut que des hommes se félicitaient en silence et repartaient. La nuit l'engloutit comme un puit sans fond qui accueille une pièce d'or dans son dernier tombeau pour y exaucer le vœu d'un enfant triste…

… Le contact douloureux de la pierre fit place à la douceur d'un matelas, mais tout était si étrangement indistinct.

Des silhouettes floues étaient face à lui, à côté quelqu'un parlait, des mots incompréhensibles, et lui prit la main. Un tourbillon de pensées traversa son esprit, l'ambiguïté de la scène, les sensations de confiance et de défiance, la peur de ce qu'il ne comprenait pas, ce carrefour à la croisée des chemins qui se présentait à lui et dont il ne voulait en entendre le sens. Il fit un choix instinctif, tenta de s'enfuir mais il était comme englué dans une monstrueuse toile d'araignée qui l'immobilisait et toujours face à lui des ombres s'animaient… Il sourit… Il était bien plus fort qu'ils ne l'imaginaient, aucun lien ne le retiendrait contre sa volonté… Il se leva et contempla ce regard qui le fixait. Une impression de lourdeur lui emprisonna la tête dans un étau, il s'abîma dans ces yeux qu'il voyait, les paupières closes…

… Un bruit lointain, un klaxon qui gémit, un quidam le bouscula. Il devint le centre d'intérêt pour son environnement, ce qui l'incombait plus que tout au monde. Il poursuivit sa marche, fuyant la réalité qui l'encerclait. La foule était immense, la ville écrasante, peut-être New York, il se voyait en vue plongeante se faufilant dans la masse de gens et de lumières. Il coupa une ruelle peu fréquentée. Un homme en déboucha, agressif, l'assomma, le fouilla, le dépouilla de son argent et repartit comme il était venu. Il se massa la tête à l'endroit de l'impact…

… Une femme armée d'une seringue entra dans sa chambre. Il était recroquevillé dans un coin de la pièce et regarda les traits du visage qui approchait se modifier comme un effet de morphing. Elle était une chinoise et lui sourit, venant à lui comme dans un rêve, il vivait la scène comme s'il contemplait l'apparition d'un ange… Un rire moqueur jaillit du néant et disparut, tout devint noir…

… Un vent glacial soufflait dans ses cheveux. Il était au sommet d'une tour de pierre qui dominait l'océan déchaîné. Au loin la tempête ne se calmerait peut-être jamais, signe que la paix n'est jamais que provisoire. Il sentait la loi de la jungle régner dans les montagnes et la forêt, contemplait l'animation auréolant le palais, écoutait la mélodie des âmes dans l'air du temps, il s'imprégnait de toutes ces ondes sensorielles, vivant les émotions qui l'assaillaient, reflets de sa réalité. Il était cet univers. Sa voix s'éleva du fond de lui-même et l'image reflua…

… Des gens le dévisageaient. Il leur cria son rejet pour ces regards…

… Solitaire.

 

 

« Alors ? Où en est votre enquête ? Ca avance ? »

« A pas de loup... »

« Et ? »

« Le bilan est simple : des illuminés creusent leur tombe... Des centaines de chercheurs et militaires jouent avec le feu à l'insu de tous en un lieu souterrain top secret. Savez-vous à quoi ça me fait penser ? La dernière fois qu'il s'est passé un truc pareil on s'est réveillé avec un champignon radioactif. Croyez-vous que si je vous laisse tomber d'un avion le résultat sera le même ? »

« J'aimerai autant ne pas le savoir. Mais dites-moi monsieur Parker, si je puis me permettre, vous n'avez pas d'associé dans votre métier ? Les agents secrets sont toujours d'anciens policiers dans les films, et ils ont toujours des gens de confiance au commissariat. »

« Vous n'avez pas à vous soucier de ce genre de chose. Mais vous avez vu juste. Comme quoi les fictions ont parfois du vrai. Et je vais vous dire, effectivement je suis un ancien flic, effectivement j'ai encore une poignée de copain dans la maison. Rassurez-vous j'en ai mis quelques-uns sur le bébé, mais pour l'instant ils n'ont récolté que des problèmes, grâce à moi. Alors si ça ne vous ennuie pas je préfère la mettre en veilleuse de ce côté là. »

« Au moins vous êtes peut-être enfin convaincu que je n'ai pas raconté de bêtises. »

« Sinon j'aurais déjà arrêté cette enquête avant même de l'avoir commencée... » Aurore ne répondit pas. Son regard était tourné vers la fenêtre. Thomas poursuivit. « Ce type me suit partout depuis votre première visite à l'agence. C'est une habitude chez vous les espions… Vous ne pourriez pas me le faire déguerpir ? »

Elle soupira. « Possible. Amenez-le moi, et en prime je l'interrogerai. »

Il sourit. « Vous savez que vous feriez une bonne associée… »

 

Thomas sortit de l'agence et s'approcha d'un pas décidé de la voiture qui avait élue domicile à quelques pas de là. Le chauffeur replia son journal et baissa la vitre d'un air innocent.

« Un coup de fil urgent pour vous », dit simplement l'enquêteur.

L'homme le regarda étonné mais accepta de le suivre. Thomas précéda son invité, et se retourna pour le rattraper lorsqu'il s'écroula sous le poids d'un coup sur la tête.

« Efficace ! »

« Toujours, avec un cendrier. »

L'homme retrouva ses esprits attaché sur une chaise. Une femme le fixait droit dans les yeux… Il était en planque au volant de sa voiture. Une femme, jeune et belle comme une princesse de conte de fée, tapa au carreau, embarrassée. Il lui apporta son secours et trouva la panne de sa voiture. Consciencieusement il nettoya les bougies. Puis elle le remercia de sa gentillesse, l'embrassa tendrement et s'en fut. Il la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle disparaisse au loin. A nouveau il était à son poste mais l'esprit ailleurs…

« Vous ne trouvez pas que vous en faites un peu trop ? », dit Thomas à Aurore.

« A chacun sa méthode. Vous vous utilisez la force pour convaincre les gens, moi je préfère leur donner des rêves. Et si vous n'êtes pas content la prochaine fois vous vous débrouillerez tout seul. »

« Et s'il se demandait avec quoi il a nettoyé les bougies ? »

« Et pourquoi le ciel est bleu ? »

« Parce que… »

« Laissez tomber. Si le ciel est bleu, si le tapis vole, c'est par magie ! Et ce type a trouvé ses outils dans son imagination. Au diable votre soi-disant logique ! »

Aurore sortit de l'agence en claquant la porte, laissant Thomas totalement médusé. Il s'assit lourdement à son bureau et nota sur son calepin le nom que le doux rêveur avait lâché sous l'emprise d'un regard terriblement convainquant avant de regagner sagement sa voiture.

« Au moins elle ne sera pas venu pour rien. En fait si je la laissais tomber d'un avion elle n'exploserait même pas dans un superbe champignon, elle s'envolerait pour me rattraper et me coller deux claques. »

 

Thomas passa le restant de sa journée plongé dans les notes qu'il avait glanées depuis le début de son enquête. Il déploya par terre les cartes géologiques de l'île-de-France,  jeta par dessus les plans du sous-sol parisien, et fit le tri dans la pile de rapports de police que son ancien collègue lui avait officieusement faxés, certains dossiers finissant dans le même tas et le même état que les plans et cartes, froissés et éparpillés sur le plancher de l'agence.

L'enquêteur sortit de sa méditation, fatigué par le manque de clarté qui demandait à ses nerfs optiques un effort de plus en plus difficile à supporter. Il cligna des yeux, jeta un coup d'œil aux lampadaires qui éclairaient le quartier et se leva pour allumer la lumière, buta dans la montagne de papier qui jonchait le sol, donna un très respectueux coup de pied qui fit voler quelques feuilles comme des papillons au printemps et atteignit finalement, indemne, l'interrupteur qu'il actionna. Le téléphone sonna. Il prit le temps de se servir un cognac avant de répondre et poussa un soupir. C'était la voix de Lolita au bout du fil, sa chanteuse préférée, qui lui proposait une soirée calme en tête à tête. Il accepta volontiers l'invitation, rangea son bureau, ferma l'agence, et s'en retourna par le tunnel secret vers le manoir du Comte de Tepact. Il sourit en pensant à celui qui tous les soirs s'endormait dans sa voiture, persuadé que lui-même dormait dans son bureau.

 

Au cœur de la cité, des rêves et des cauchemars se tissent et se défont, égrégore de la folie

La nuit glisse en silence sur une machine infernale

Un homme imagine l'énergie

Le téléphone ne se livra pas à son manège habituel et resta muet, au moins jusqu'au réveil de Thomas. Il souleva délicatement la main de Lolita qui avait élue domicile sur son torse et la reposa sur le coussin, puis certain de ne pas avoir brisé le charme du sommeil, il se leva, regarda dans le miroir le visage d'une taupe aux yeux cernés et s'accorda une brève douche avant de s'abîmer dans la contemplation d'un grand bol de café noir.

Tôt ce matin il avait assisté à sa propre mort sur un quai. La scène était étrange comme sortie d'un film d'espionnage. Il se voyait marcher dans la brume à la rencontre d'un homme. Ils échangeaient quelques mots, puis deux paires de phares les aveuglaient. C'était les méchants qui tirent les ficelles dans l'ombre, ceux dont on n'apprend l'existence et le but qu'ils poursuivent que lorsqu'il est trop tard. Une fusillade s'ensuivait, brève et mortelle ; l'un d'eux l'abattait de sang froid. Il avait eu le temps de lire cette haine animale dans le regard de son assassin et ne l'avait pas comprise. Peut-être un rêve prémonitoire. En tout cas l'avertissement était clair.

Thomas regardait sa belle dormir, les yeux dans le vague, puis se leva, laissa un mot sur le lit et rejoignit l'agence par le tunnel.



29/06/2008
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