Le sommeil est long à venir, pour ainsi dire absent ; tous les ingrédients sont réunis pour que mon cerveau se mette à bouillonner. Alors faisons le point. Je mène une vie simple et saine. Mes seuls amis sont les musiciens de mon groupe. Je n'ai jamais fait de tort à qui que ce soit. Et je ne connais personne capable de me balancer dans une telle folie. Avant cet héritage tombé du ciel, la terre entière se désintéressait de moi. Me serais-je à présent bâti un petit cercle d'ennemis ? Etant le premier surpris de ce qui m'arrive, je vois mal comment je pourrais étudier cette piste. A moins que je me sois attiré les foudres d'un club de killers of Jaguar'owners… Bon, que diable, les faits, rien que les faits ! Il y a quelques temps j'étais monsieur-tout-le-monde au chômage. Depuis peu je suis le big-boss d'une des entreprises de high-tech classées parmi les dix premières au monde. Je suis virtuellement à la tête d'un empire que d'autres, Dieu merci, dirigent à ma place. Je ne sais même pas si mon nom a fait la une des journaux. Un tel silence est d'ailleurs étonnant. J'imaginerai bien quelqu'un, trop influent ou gênant, recherché, mimer une disparition en se faisant passer pour mort, envoyer les chasseurs de tête qui le traquent sur une fausse piste, et continuer à gérer ses affaires dans l'ombre. Et c'est sur moi que ça tombe ! Si tel est le cas, j'espère qu'il saura intervenir à temps parce que le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a vraiment choisi une proie facile. A part mon diplôme d'ingénieur et mes quelques notions de musique, je ne sais que m'attirer des problèmes. Rhâ ! Et pas moyen de me défaire de ces liens. Tout ce que je vais réussir à faire c'est de me cisailler la peau des poignets, juste histoire d'attraper le tétanos. Et Mê dans tout ça je ne sais même pas qui elle est. Ni pourquoi les deux mastodontes de l'autoroute l'ont agressée. Après tout c'est peut-être à cause d'elle tout ce délire ! Nom de Zeus, quel cauchemar… Seigneur, puis-je implorer ton aide sans déclencher une catastrophe ?…

 

 

LA VOIE DU SILENCE

 

Le soleil brille timidement dans un ciel bleu constellé de moutons blancs et gris. Des champs sont disséminés ça et là, où les paysans se livrent à l'agriculture et à l'élevage de bovins. Les fermes sont bâties en bordures de bosquets et entourées de haies fleuries, toutes éloignées du chemin principal. Les gens ici semblent se soucier assez peu de ce qui se passe en dehors de leur petit monde rural ; le passage d'une patrouille à cheval encadrant un couple aux poings liés ne leur inspire guère plus qu'un regard distrait comme si ce fut chose courante.

Personne n'a prononcé le moindre mot de la journée, pas même durant la courte pause-déjeuner. Cette ambiance monotone et glaciale est déprimante, et contraste avec la beauté du paysage.

De part et d'autre du chemin que nous empruntons j'ai dénombré quatre auberges, mais ce soir c'est encore la  paille qui nous est réservée, et pas celle d'un hôtel trois étoiles. Cela ressemble juste à un bloc de pierre, un monolithe percé de fines ouvertures verticales, à peine de quoi respirer. Les deux gardes à l'entrée mesurent facilement deux mètres et doivent aisément dépasser le quintal ; des baraques à la mine patibulaire, flanqués d'une cotte de maille médiévale, armés d'une épée à deux mains et d'une hache. S'ils font office de bourreaux, je n'aimerai pas du tout monter sur les planches. Le cavalier de tête, robuste et imposant par sa prestance, nous fait détacher. Un vieil homme au visage renfrogné est là pour nous accueillir. Il semble contrarié de nous voir, une surcharge de travail, des responsabilités trop importantes pour son établissement… Ils sont tous fous ici !

Leurs éclats de voix s'estompent derrière l'épaisseur des murs, puis la porte de la cellule se referme, le silence tombe. Ils ont emportés Mê ailleurs.

 

Une semaine de froid dans un univers restreint terriblement inconfortable. Pas un rayon de soleil depuis que je suis entre ces quatre murs. Dehors la pluie résonne sur les pavés. J'ai les nerfs à vif, l'esprit torturé, l'estomac tiraillé, la gorge sèche, je suis épuisé.

 

Treize jours déjà…

« Faites-le sortir et attachez-le ! » J'ai cru ces mots échappés de mon sommeil. La nuit règne encore, la pluie a cessé de tomber. Un gardien a murmuré à son collègue que ce n'était pas une coïncidence. « Emmenez-le au sanatorium ! » Enfin l'air frais de l'extérieur. « Allons avancez ! » Mon corps est tout engourdi par l'atmosphère répugnante du cachot. « Déshabillez-vous ! » Je réprime à grand peine un hoquet et contiens mes nausées. « Entrez dans ce baquet ! » Un bain d'eau chaude, enfin, pouvoir m'enlever cette gangue noirâtre qui me colle à la peau… Mê ! Je soupirai de bonheur en apercevant la japonaise. Elle était enveloppée d'un peignoir, le visage émacié. « Sortez de l'eau, voilà une serviette. On va vous habiller. Récupérez ce que vous voulez de vos effets personnels. Quant à vos loques on les brûlera. » Un feu crépitait déjà dans un bac en tôle, dégageant une fumée noire proprement irrespirable. « Emmenez-moi ça, c'est insupportable ! » cria le gardien qui grognait depuis le début. Quelle tribu de barbares !… Nous soumettre à leurs ordres sans autre forme de procès, pas même nous octroyer la parole, nous balancer moisir aux oubliettes de je ne sais où, tiens, une once de civilité, voilà qu'à présent ces hommes de Cromagnon nous pomponnent et nous déguisent en jolies poupées avec leurs combinaisons à la Star Trek. Ces rustres deviendraient-ils galants ? « Attachez-leur les mains ! » Et c'est reparti. A nouveau l'air frais, le ciel nocturne…

 

 

 



12/02/2008
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 11 autres membres