Des parents qui accusent leur futur gendre d'avoir hypnotisé leur fille chérie, vérité ou incompatibilité de milieu social ? Un détective sérieux n'aurait pas retenu cette affaire alors traitons là comme une mise en forme pour un agent secret las de rester cloîtré dans son bureau à lire des piles de papiers.

Le malheureux habite le dix-huitième arrondissement… Bon début.

« Vous êtes flic ? »

« Détective privé. »

« Ses parents vous ont envoyé ? Ils ne savent plus quoi inventer pour empêcher notre mariage. Dites-leur que nous nous passerons d'eux et que nous nous aimons, que ça leur plaise ou non ! »

« Pas la peine de vous énerver, je viens pour autre chose. Savez-vous hypnotiser les gens ? »

« Vous vous foutez de moi ? Si je savais le faire je commencerai par ses parents. Bon… Si c'est pas eux qui vous envoient, vous êtes là pourquoi ? »

« Je cherche un ami. »

« Ah parce que vous croyez que tous ceux qui se perdent viennent squater chez moi… »

« Inutile de hausser le ton, j'ai du commettre une erreur. Si vos problèmes persistent voilà ma carte. Passez me voir à l'occasion, je connais quelqu'un qui pourrai vous enlever l'épine du pied. »

Visite éclair chez un jeune homme qui n'a sûrement pas compris le sens de son passage et sans doute une fausse piste. En descendant les escaliers, Thomas croisa une jeune femme à peine majeure, habillée vraisemblablement par un grand couturier et parfumé par quelqu'un d'aussi grand. Parfaite illustration de la jet-set. Sa destination ne faisait aucun doute. Il lui tendit sa carte de visite au cas où son ami aurait déjà déchiré la sienne dans un accès de colère. Dehors une seule voiture se distinguait des autres, trop neuve et en trop bon état. Le rapport de police indiquait que les parents de la jeune fille habitaient le seizième arrondissement. Ceci expliquait cela.

 

Thomas décida de se rendre chez quelqu'un qu'il avait aussi écarté de la liste des suspects mais qui habitait dans le même quartier. Le dossier de cette affaire portait l'annotation Sorcier Africain. A l'approche de son lieu de résidence, la musique commença à se faire entendre, envahissant peu à peu l'atmosphère à mesure qu'il avançait. Il s'enquit auprès des autochtones de l'adresse du présumé sorcier. Un homme se leva et le fouilla sans mot dire puis l'air maussade se rassit sur son banc. Personne ne faisait la loi dans ces rues hostiles où pas même la police n'osait s'aventurer. Thomas reprit sa route dans la direction qu'on lui indiqua. De part et d'autre des visages se tournaient, attentifs au moindre signe d'animosité. Les bâtiments avaient depuis longtemps perdu leur fraîcheur et ne tenaient debout que par miracle et pour loger tous ces gens. Une femme au teint mât apparut sur le pas d'une porte, simplement vêtue d'une longue robe rouge à fines bretelles. Elle lui fit signe et rentra à son approche. Il la suivit à travers un dédale de couloirs sombres et délabrés, d'escaliers et de pièces en piteux état, mais la musique, les couleurs, les odeurs, envahissaient cet univers clos et reconstituaient une Afrique saine au climat tropical.

La femme lui fit signe d'attendre un moment et s'éclipsa. Des enfants l'entraînèrent au milieu d'un groupe. Les imitant il s'assit. Un vieil homme parlait ou incantait dans son langage maternel et tous l'écoutaient, accrochés à ses paroles. Près de lui, un adulte maquillé mimait des scènes et dansait au rythme d'une musique tribale. Le vieillard racontait une histoire. Les plus jeunes ne semblaient pas comprendre les mots mais suivaient assidûment l'acteur au masque bestial. Les autres ne le quittaient des yeux que pour admirer la souplesse de la danse. Par moments la voix devenait plus grave et plus caverneuse, s'engloutissant dans un roulement de tam-tam.

La femme en robe rouge reparut et convia Thomas dans l'antre du sorcier. Les fenêtres étaient voilées de lourds pans de tissus opaques et le faible éclairage ne laissait rien paraître de l'agencement de la pièce. Seul un trône en bois où était assis un étrange personnage était perceptible dans l'ombre qui régnait, conférant au sorcier une importance démesurée. Un rayon de lumière noire faisait ressortir les traits de son visage ainsi que son regard. Cet homme avait été accusé de meurtre, ce que la police n'avait pas pu prouver jusqu'à présent. Il se disait sorcier, et se proposait d'envoûter les ennemis de ceux qui lui offraient de l'argent. Il en informait ensuite la victime potentielle et lui vendait des amulettes pour la protéger de ses propres sorts. Lorsqu'un individu avouait son scepticisme, il plongeait l'un de ses proches dans un état cataleptique puis le réveillait, avec toute la considération de l'incrédule. Jamais il n'acceptait un contrat devant apporter la mort et se dégageait de toute responsabilité d'accident naturel pouvant affecter la victime désignée.

« Je fais ce travail pour permettre à ces gens de survivre », avait-il dit en embrassant la pièce d'un geste emphatique. « Ici le sorcier choisit son apprenti avec soin avant de lui enseigner son art. Il n'y a pas de place pour les assassins. »

« Je vous crois sur parole mais… »

« Je sais lire les traits du visage comme les lignes de la main, et j'en apprends bien plus sur les gens en les regardant qu'en écoutant leur discours, trop souvent empreints de perfidie et de mensonge, langues de vipères, le verbe est venin. Ce que vous êtes parle plus haut que ce que vous dites, vous êtes là parce que vous cherchez quelqu'un. Je pourrai peut-être vous aider à le trouver. Je sais qu'il y a des charlatans, mais certains possèdent aussi le pouvoir. Je fais partie de cette deuxième catégorie. Croyez-moi. »

« Je vous remercie mais je ne peux vous parler de celui dont je ne sais rien. »

« Vraiment ? »

« Je regrette… Tenez, pour les enfants. Et merci pour votre offre je ne l'oublierai pas. »

Thomas donna au vieillard quelques billets et quitta la pièce. Il plissa les yeux face à la lumière brutale du jour en cette fin de matinée. L'univers musical s'évanouit comme il avançait dans les bruits de la ville. Un monde faisait place à un autre. Il jeta un œil à sa liste. Le suivant était le témoin qui prétendait avoir vu l'homme-animal. Il le raya, ainsi que les deux précédents, s'attarda sur une note concernant un inconnu qui prenait un malin plaisir à squatter les chambres d'hôtel et se défenestrer le matin venu, passa de même sur le nom des deux policiers qui avaient vu un homme en noir et argent s'évaporer sous leur nez, espérant qu'ils avaient trouvé le temps de dessaouler depuis, et prit le dossier de celui qu'on appelait le vampire.

Il emprunta le périphérique en direction du sixième arrondissement pour éviter les bouchons qui encombrent la ville à cette heure. Des originaux il y en a partout, ainsi cet homme qui dormait le jour et travaillait la nuit. Il avait inquiété ses voisins qui criaient au vampire et avaient paraît-il trouvé des dépouilles de chats vidés de leur sang dans les poubelles. La police avait du le soumettre à la lumière du soleil, un collier d'ail autour du cou, afin de l'innocenter au regard d'une foule incrédule qui attendait de le voir tomber en cendres. Une minutieuse perquisition chez lui n'avait révélé aucun cercueil, pas plus que des objets macabres ou saints. Il avait en outre raconté que des gens bien intentionnés avaient tenté plusieurs fois de le confondre à l'aide d'un miroir mais que chaque essai leur avait renvoyé l'image d'un sourire blanchement denté, ce qui ne manquait pas de les mettre dans une colère noire. Somme toute il pouvait s'estimer heureux que personne n'ai encore eu l'idée de génie de lui planter un pieu dans le cœur ou de lui trancher la tête. Rien ne nous permet d'affirmer que cet homme est un vampire tel que nous le décrivent les ouvrages s'y référant, était la conclusion actuelle du rapport de police à son sujet. Il était peut-être le premier représentant d'une nouvelle race plus résistante que l'ancienne…



29/06/2008
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 11 autres membres