La sonnette tinta mais personne n'ouvrit. Le locataire des lieux dormait déjà. Thomas décida d'y repasser en début de soirée afin de ne pas déranger le présumé mort-vivant. Ce fut donc le tour d'un autre original, un de ces illuminés qui se plaisait à endosser une panoplie digne des super-héros de comics américains et à chasser le mal sous toutes ses formes partout où il allait. Il est vrai que depuis sa première prestation environ un an plus tôt, il avait gratifié ses fans et ses détracteurs de quelques coups tout à fait remarquables qui lui avaient valu les remerciements du préfet de police lors d'une conférence télévisée. Quand on sait ô combien les forces de l'ordre détestent qu'on se substitue à elles, on comprend mieux encore la valeur de ses exploits. Depuis cette intervention officielle la rumeur courait qu'il avait été engagé par les services secrets français, ce qui pouvait justifier qu'il bénéficie d'une totale liberté de manœuvre. Conjectures…

Lorsqu'il se présenta à la porte, Thomas n'eut pas même appuyé sur la sonnette qu'un « welcome » l'accueillit, auquel il répondit un « bonjour » tandis qu'un homme en short et tee-shirt au visage souriant se présentait. Il était le parfait archétype d'un athlète : un corps félin, tout en musculature, sans un gramme de graisse, puissant et svelte à la fois. Thomas remarqua un poster d'Edlinger en plein effort affiché dans le hall d'entrée. L'appartement lui-même était une gigantesque salle d'entraînement équipée de multiples barres parallèles, d'anneaux et de trapèzes. Le sportif fit une démonstration qui laissa Thomas admiratif ; il se propulsa au plafond par paliers successifs puis traversa la pièce, soit environ trente mètres, et termina sa prestation par un saut de l'ange et une parfaite réception sur un trampolin suspendu à trois mètres cinquante du sol, auquel il s'accrocha par les pieds à la manière d'une chauve-souris le temps de reprendre son souffle. Suite à quoi il offrit au détective l'apéritif de rigueur, se servit un jus de tomate et répondit naturellement aux questions posées.

Il raconta ses longues années d'entraînement, l'apprentissage de l'acrobatie, les cours de danse, les leçons de parachutisme et de varappe, les séances de musculation et de gymnastique quotidiennes.

Thomas ne put qu'en croire ce qu'il voyait, rien de surnaturel dans tout cela. Il reprit donc la direction de l'agence, déçu mais songeur. En chemin il s'arrêta prendre Lolita et décida de faire un crochet par un restaurant parisien.

 

Une semaine plus tôt une voiture s'arrête brusquement, un homme en descend d'un pas lourd. Il n'a pas l'air très sympathique dans ses habits de cuir noir cloutés mais, chance pour les passants, son centre d'intérêt est autre que l'avenue principale. Il est difficile de voir ce qu'il a en main, mais nul doute il s'agit d'une arme quelconque. Il disparaît aussitôt dans la ruelle sombre. Ceux qui osent s'approcher entendent des voix, des cris, des pas précipités. Dès lors il devient urgent d'appeler la police. De longues minutes d'angoisse plus tard des bruits de lutte parviennent des entrepôts désaffectés qui rendent l'endroit si peu attractif. Hurlements, grognements, puis un corps traverse une fenêtre à une quinzaine de mètres de hauteur et se réceptionne à la manière d'un félin, se relève et disparaît dans la nuit. L'homme armé débouche de la ruelle, quelqu'un l'attend, plonge du haut d'un toit, s'accroche à un lampadaire et lui saute dessus tel un super-héros de dessin animé.

« La police a récupéré quatre types dans l'entrepôt, dont trois grièvement blessés, et embarqué tout ce beau monde. »

Thomas écoutait Lolita d'un air douteux. Il sourcilla.

« D'où tiens-tu ces informations ? »

« Mon guitariste a assisté à la scène. »

Les trois victimes, en état de choc, refusèrent de porter plainte contre leur agresseur et continuaient à couler des jours paisibles à l'hôpital sous étroite surveillance. La police relâcha le quatrième qui prétendait n'avoir rien vu et l'acrobate ne fut pas inquiété.  

« L'innocence de l'homme-volant ne fait aucun doute même s'il est tout à fait capable de tomber de haut sans une égratignure, j'en ai eu la preuve ce matin même », dit Thomas d'une voix mesurée. « Si ce n'est pas lui qui a fait le coup il a peut-être croisé le responsable du massacre. »

« Il est bien connu de la police, ce n'est pas lui le coupable », paraphrasa Lolita avec assurance.

Thomas regardait dans le vague et parla plus pour lui-même. « J'aimerai m'en assurer par moi-même. »

Ils quittèrent le restaurant, Thomas déposa Lolita aux Halles et décida de passer l'après-midi dans un bar des Champs-Elysées. Le moral était au plus bas et l'enquête piétinait.

 

Dehors la nuit tomba. Il n'avait pas bougé d'un iota, accoudé au comptoir, et la bonne humeur revenue il était temps d'aller voir le vampire de la capitale. Cette fois la réponse au tintement de la sonnette ne se fit pas attendre et un homme d'une trentaine d'années ouvrit la porte. Il écouta Thomas se présenter, poussa un soupir de soulagement et accepta le détective dans son antre.

« Je termine à l'instant mon petit-déjeuner mais vous accepterez sans doute une liqueur… Vous savez il est plutôt rare que je reçoive des gens ici. »

Tout en énonçant les malheurs qui l'empêchaient de vivre en paix dans le quartier, il se fraya un chemin parmi les piles de livres, des tableaux, des journaux et magazines. A en croire l'environnement, il peignait, sculptait, écrivait et photographiait. Enfin il posa triomphalement une bouteille sur une table basse. Le parcours se révéla cependant tellement périlleux qu'un verre ne résista pas à l'attraction terrestre et termina sa carrière sur une statuette en cours de création. Il sourit. « Rien ne se perd, tout se transforme… » dit-il en rassemblant consciencieusement les morceaux d'argile brisés. « Ici, les gens qui ne croient pas à ces histoires de vampire me disent fou. Ils ont sûrement raison mais ils devraient réfléchir un peu. A vivre la nuit je ne subis pas tous ces désagréments que vous ne reconnaissez plus. Je n'ai pas le brouhaha incessant des voitures, du moins à partir d'une certaine heure, pas le bruit d'aspirateurs ni de machines à laver à supporter, tout est plus tranquille pour rêver. Et puis la nuit efface toutes les apparences pour ne révéler que la vérité. Elle abolit les couleurs. Lorsque vous sortez, les gens ne sont plus décrits par leurs costumes ou les traits de leur visage. Ils sont trahis par leur comportement. Dans le noir un maquillage ne se voit pas, seuls les gestes, les impressions et les sensations restent, l'intuition, l'instinct. La tricherie ne peut exister. Pensez à l'infini. Regardez le ciel, le jour, ce n'est qu'une peinture et une boule jaune qui brille ou qui se cache, et on oublie bien vite tout ça, on baisse la tête et on retourne dans son monde égoïste et affreusement égocentrique. La lune, elle, on peut la contempler des heures durant, sans se brûler, on peut savourer son relief. Elle est l'amie de tous ceux qui savent la ressentir et l'aimer. Comment peut-on rester indifférent face à l'immensité de l'univers ? A tout moment les étoiles sont là pour nous rappeler que nous ne sommes qu'un grain de poussière éphémère. Elles portent en elles la lueur sacrée, l'énergie, la vie, elles sont notre origine, elles nourrissent tous les peuples du cosmos. Les premiers hommes le savaient encore. Ils regardaient le ciel et l'interrogeaient, ils demandaient aux étoiles de lire l'avenir et rêvaient de les rejoindre, parce qu'ils se souvenaient être un jour venus de là-haut. Aujourd'hui il reste les astronomes. J'aime la nuit. Parce que sans elle je meurs. »

La folie est magnifique lorsqu'elle est douce. L'artiste vrai en est atteint et il le sait. Il la vit pour tous ceux qui préfèrent la regarder et la toucher que la cultiver en eux. Combien ont compris que l'amour est l'une de ses facettes ? Puisse t-elle apporter le bonheur au cœur des bustes creux…

 

Rien ne se perd, tout se transforme…

    

Lorsqu'il quitta l'appartement du vampire, Thomas emporta avec lui une toile qu'il venait de lui acheter. Son esprit voguait parmi les images du fauve qui rôdait dans la nuit. Il fredonna les paroles de « Company of wolves » pour chasser son malaise et adressa un poème aux étoiles.

 

Scintillez ô belles amies, car je vous aime et je sais qu'un jour je répondrai à votre appel et vous donnerai un enfant. Ces mots que j'ai en moi et que je ne comprends pas, je vous les adresse pour que vous sachiez que je suis.

 

 

Une moto s'approche au ralenti et s'arrête. Quelque chose se trame, malsain, mortel, le passager descend, un paquet sous le bras. Un homme est là qui marche tranquillement. Tout se passe derrière lui mais il devine toute la scène et ne se retourne pas, attendant le moment opportun pour agir. Il ne serait pas trop tard, il n'est jamais trop tard, la condition humaine n'a pas le pouvoir de transmettre l'information à la vitesse de la pensée, une frontière qu'il outrepasse à volonté… Ils ont posé la bombe et s'apprêtent à repartir. Now ! La roue arrière crie sur l'asphalte. Il s'élance et bondit sur les terroristes, balançant les deux hommes et la moto sur les voitures en stationnement sur le bas-côté. La moto glisse, arrache des étincelles et heurte un trottoir. Ils vont se relever très vite, ils sont bien entraînés, sûrement des experts. Des couteaux sont cachés dans leurs bottes, des armes à feu sous leur blouson. Il lui faut une arme pour les tempérer un peu, peut-être même les dissuader de lutter, ou bien alors se battre. La lame d'un katana tournoie sifflant dans l'air, précise, meurtrière, et brise le cercle… Il maudit ceux qui l'obligent à verser le sang et dévie la riposte de son bras gauche. L'entaille est peu profonde, insignifiante, et disparaît déjà. Où sont les armes à feu ? Un moulinet, le bras droit tendu à l'horizontale, le bras gauche replié sur le torse, son agresseur regarde avec horreur le katana lui piquer la gorge et porte la main à son ventre douloureux. L'homme sait qu'il n'aurait pas le temps de bouger alors il laisse le couteau échapper de ses mains et dévisage l'inconnu aux yeux clos qui le tient en respect. Le conducteur a redressé la moto et s'apprête à s'enfuir. Alors il replie le bras droit et le détend brusquement, certain que son arme de jet va frapper la roue arrière. L'étoile brille dans la ruelle et crève le pneu.

Au-dessus quelqu'un a assisté à la fin du combat et plonge sans peur vers un lampadaire, ignorant la présence de la bombe, prêt à se tromper de victime. Ses pieds viennent de toucher le sol, son regard menace. Le premier terroriste a fuit, l'autre s'éloigne en se tenant le ventre.

L'homme-volant ne croit pas à cette histoire de bombe qui n'est qu'un leurre pour détourner son attention. L'homme qui lui fait face range son katana, marche en gardant les mains bien en évidence, se baisse lentement et ramasse le colis déposé à l'entrée du bâtiment. Il le colle contre son oreille, entend un tic-tac régulier, et arrache délicatement l'emballage. L'homme-volant a réagi croyant à un autre piège mais arrête son geste lorsque son regard tombe sur le contenu du paquet. Cet homme semble décidément ignorer la peur. Pourtant il n'est pas non plus qualifié en matière d'explosif. Son visage n'a pas blêmi. Il annonce qu'il ne reste que huit minutes avant l'explosion. Un locataire réveillé par la récente lutte les insulte depuis une fenêtre voisine, et saute sur son téléphone à l'annonce de la nouvelle.

Des sirènes de police viennent interrompre leur tentative de désamorçage. Il se redresse, souhaite le bonsoir à l'homme-volant et s'éloigne sans être inquiété. Il marche un moment puis s'assied sur un pas de porte et contemple le ciel nocturne. Des gens passent, certains l'ignorent, d'autres pensent à un ivrogne. Il cherche quelqu'un, un visage, un regard, une image floue qu'il n'arrive pas à voir clairement, il cherche à échapper à celui qui l'observe à présent et qu'il reconnaît. Ce devait être une filature discrète. Il reprend son chemin, entre dans un hôtel, loue une chambre. Il verrouille la porte derrière lui, ouvre la fenêtre, vérifie que celui qu'il attend vient d'entrer à sa suite dans le hall de l'hôtel, et se jette par la fenêtre. Il atterrit sans bruit et s'éclipse au coin de la rue. Il court maintenant, empruntant des voies peu éclairées. Certain d'avoir brouillé les pistes il s'arrête et ferme les yeux. Des gens ont croisé sa route mais ils ne comprennent pas et ne pourront le trahir. D'ailleurs le traqueur a abandonné sa poursuite dès qu'il a constaté que la chambre était déserte et la fenêtre grande ouverte.




29/06/2008
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