Thomas n'était pas au mieux de sa forme lorsqu'il se leva. Lolita était partie depuis trois jours déjà. Quelqu'un l'avait remarquée un soir et lui avait proposé d'enregistrer un album à Londres. Alexandre, son chauffeur et confident lorsque le moral touchait les talons, était en congés pour deux semaines. En plus de cela l'enquête piétinait toujours et il était à court d'idées. Il traînait son cafard dans le manoir du Comte de Tepact, réglant quelque affaire d'argent qu'il avait un peu trop négligé ces derniers temps. Quelqu'un sonna à la porte. Il ouvrit sur une surprise pour le moins étonnante : Aurore lui annonça d'emblée qu'il valait mieux renoncer à cette enquête. Elle accompagna sa phrase d'un sourire las. Sa visite prit alors un caractère définitivement privé.
La journée s'écoula paisiblement au rythme d'un début de printemps. Thomas refusa d'être payé de ses honoraires et décida de fermer quelques temps son agence.
Les gens qui s'inquiétaient de son état de santé furent comblés par les fréquentes apparitions en public du Comte de Tepact, frais comme une rose, au bras d'une jeune femme charmante et cultivée. Vernissages de galeries d'art, soirées mondaines, vie insouciante, Lolita s'effaçait peu à peu de sa mémoire ainsi que le goût fade d'une enquête malmenée mais surtout abandonnée. Il oubliait l'attraction du mystère, la quête de la vérité, les jeux du raisonnement tout-puissant, tout ce qui l'avait poussé à rejeter la facilité monotone de son monde aristocratique pour le croustillant univers des détectives privés. L'activité de son alter-égo avait été une source de discussion palpitante, ses connaissances historiques et géographiques lui avaient valu l'admiration de ses amis de la haute société, mais depuis qu'il avait rencontré Aurore tout avait changé dans sa tête et il appréciait cet état de fait.

Ce soir-là la fête battait son plein sous le sceau du champagne et des petits fours, lorsque quatre énergumènes masqués déboulèrent dans le salon du manoir, revolvers en main. Aurore reçut immédiatement un coup sur la nuque pour être parvenue à convaincre un malfaiteur de lâcher son arme d'un simple coup d'œil. La récolte des portefeuilles et des bijoux commença, angoissante par la nervosité des voleurs, peu adeptes d'œuvres d'art.
Une porte s'ouvrit lentement sans bruit. Quelqu'un était là, les yeux mi-clos. Il semblait voir à travers les gens. Il prit pour cible le malfrat qui se tenait en retrait, sans doute le meneur. La scène qui se déroulait dans la pièce se jouait dans son esprit et il la guidait de la pointe de la pensée. Tous ne participaient qu'à un rêve commun, le sien, son scénario. Il leva les bras et un katana se matérialisa dans sa main. Il fit tournoyer la lame et la fit glisser le long de la colonne vertébrale du leader, qui tressaillit mais ne bougea pas, sentant le tranchant découper d'une entaille son blouson. L'arme siffla et se posa sur son épaule, glaciale et mortelle contre son cou. Son cœur battait à tout rompre, martèlement sourd aux oreilles d'un être paralysé de terreur. Les spectateurs étaient prostrés. L'un des voleurs se retourna, inquiet. Thomas en profita pour lui subtiliser son revolver. Les deux autres voleurs ne tardèrent pas à réagir mais un ordre péremptoire et peu rassuré de leur leader leur intima de se rendre sans résistance. Ils comprirent alors ce qui se passait et levèrent les mains sous la menace du Comte, à nouveau dans la peau d'un justicier. Thomas fit ramasser les armes et alerta la police, confia Aurore inconsciente à une amie, puis lorsqu'il voulut remercier l'étranger qui venait de sauver sa soirée, il n'eut que le temps de voir un katana disparaître et son propriétaire s'éclipser comme il était apparut. L'enquêteur se précipita à sa suite. Une ombre s'évanouit dans l'ombre des premiers arbres du grand jardin bondissant comme un chat.
Thomas s'assit sur les marches du perron, songeur, pensant à ce regard aveugle et pénétrant à la fois. Etais-ce un hasard s'il le comparait à celui d'Aurore ? Il émanait de cet homme quelque chose d'anormal. Il se demanda un instant s'il n'avait pas été victime d'une hallucination collective. Le monde du détective privé afflua soudainement comme une incarnation nouvelle… ancienne, familière. La chance venait de lui sourire en mettant sur sa route celui qu'il avait vainement cherché tout au long d'une enquête déplorable.
Des sirènes, des gyrophares bleus, les voitures de police arrivaient. Il esquissa un sourire et se leva accueillir ses anciens collègues.

Lorsqu'ils furent seuls, Thomas fit part de ses pensées à Aurore. Elle acquiesça comme s'il lui annonçait une vérité qu'elle connaissait déjà. Avant de sombrer dans l'inconscience elle avait pressenti ce qui allait se passer...




18/07/2008
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