Le lendemain, comme chaque matin, Thomas se rendit au kiosque du quartier pour acheter des journaux puis s'en revient chez lui. En franchissant la grille il jeta un œil au rétroviseur, automatisme de détective qui n'aime pas subir ce qu'il pratique lui-même couramment ; on le suivait, mais ce n'était pas la même voiture que d'habitude. Il sourcilla et rentra au manoir, prévint Aurore puis emprunta les cent cinquante mètres de tunnel secret qui menait à son agence.
Il inspecta son bureau, constata l'absence de tout signe d'effraction mais remarqua à nouveau la voiture qui stationnait au bout de la rue. Il sortit de sa poche intérieure la paire de mini-jumelles à infra-rouge dont il ne se séparait jamais et regarda la voiture de plus près ; toujours les deux mêmes hommes à l'intérieur qui le suivaient depuis le début de son enquête. Il vérifia qu'il ne lui manquait aucune des très rares pièces concernant sa dernière affaire, les rangea dans un classeur qu'il prit sous le bras et refit le chemin inverse. Par mesure de précaution, il fit pivoter un pan de mur du tunnel secret et emprunta un passage qui traversait en sous-sol tout le manoir, menant à l'autre bout à une sorte d'antichambre, une petite pièce qu'il avait lui-même construite et aménagée lors de son installation en ces lieux cinq ans auparavant. C'était l'endroit où il entreposait tout ce qu'il voulait savoir à l'abri des convoitises. D'ici il pouvait voir et entendre tout ce qui se passait dans le manoir, chaque pièce étant équipées de micro-caméras. Il pouvait observer de même les abords de la propriété ainsi que son agence devant laquelle était toujours garée la voiture des espions. Il s'installa devant son panneau d'écrans et pianota sur un clavier. Une plaque de bois pivota et un ordinateur apparut ainsi qu'un casier renfermant sa dernière pièce à conviction : une cassette vidéo trouvée la veille dans sa boîte aux lettres, déposée par un mystérieux inconnu bien intentionné...

L'écran noir afficha un message en surimpression : Start Center One / U-241 / © 2010 Karma Project.
Un tissu clair apparut en gros plan, le buste d'un homme penché sur l'écran. Des lignes parasites coururent de bas en haut, puis l'image se stabilisa. L'homme s'assit à son bureau. Il portait une blouse blanche épinglée d'un badge : Pr. Youri. La quarantaine, les cheveux courts, le front dégagé, un visage pâle mal rasé, les yeux cernés de quelqu'un qui n'a pas dormi depuis plusieurs jours. Il portait un casque sur les oreilles et regardait au-dessus de l'écran. Il rajusta le micro du casque sous son menton et croisa les mains sur la table.
« Les deux premières années de recherches expérimentales furent laborieuses et vaines, avec au final une tentative rocambolesque qui souleva bien des polémiques. En clair, ils avaient voulu jouer les docteurs Frankestein, en utilisant les organes de deux corps pour n'en créer qu'un seul. Pour des raisons évidentes d'ethnique morale, ce procédé fut rapidement amputé. C'est alors que j'entrai en scène. Je me vis confier la responsabilité de l'opération en matière de neurophysiologie génétique, avec en tout et pour tout un collège de quatorze chercheurs à mon service et huit mois de délai pour faire aboutir mes travaux. Les moyens mis en œuvre avaient atteint le plafond, et le déficit global était alarmant. Le Start Center One courait à la ruine. On me remit donc le projet en main avec une mince enveloppe budgétaire, les subventions internationales des gouvernements impliqués ne me permettaient pas de folies. Bref, je n'avais pas droit à l'erreur. Une chance que je fus à même d'anticiper les faux pas, tenant fermement les rênes du projet. Mon équipe était hautement qualifiée et la coordination du groupe impeccable. Je progressai donc rapidement dans mes recherches, et les résultats furent des plus encourageants. C'est ainsi que naquit Alpha, le premier Spacelander… »
L'écran se brouilla de parasites, la retransmission s'interrompit. Thomas faisait les cent pas dans l'antichambre du manoir, il s'arrêta face au moniteur. Un long moment il resta ainsi prostré, les yeux rivés à l'écran de signaux radioélectriques grésillant, perdu dans ses pensées.
Quelqu'un frappa à la porte de la pièce adjacente. « Viens vite, ils sont là ! »
Thomas laissa tout en plan, fit pivoter un pan de mur et referma aussitôt le passage puis se précipita ouvrir la porte et suivit Aurore. Ils traversèrent en courant le salon, le grand hall, et au moment de sortir du manoir, il lui prit la main et bifurqua, l'entraînant dans un long couloir jusqu'à la bibliothèque où ils disparurent, empruntant le tunnel secret jusqu'à son agence à l'autre bout du quartier.




18/07/2008
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