Un taxi traversa la propriété au ralenti et s'arrêta au pied de l'escalier du manoir. Thomas descendit les marches et ouvrit la portière arrière, faisant mine de monter dans la voiture, et souffla quelques mots au chauffeur qui repartit. L'enquêteur patienta une minute, quitta sa cachette, sortit sa voiture du garage, traversa le jardin, jeta un coup d'œil de part et d'autre de l'avenue et franchit la grille à son tour. Si le chauffeur avait suivi ses consignes, il ne devrait plus être très loin. En effet Thomas ne tarda pas à rattraper le taxi et la voiture qui lui avait emboîté les roues. Il les suivit un moment à distance. Le convoi roulait en direction de Paris. Thomas espérait que lorsque les espions qui étaient d'ordinaire en planque devant chez lui découvriraient la supercherie, ils le mèneraient tout droit vers leur chef.
La voiture devant lui freina brusquement, fit un quart de tour et se planta en travers de la route. Thomas s'arrêta, enclencha aussitôt la marche arrière mais une fourgonnette surgie d'un chemin de terre lui coupa la retraite. Quatre hommes en costume sombre et lunettes noires en descendirent, s'avancèrent d'un pas décidé et le mirent en joue. Thomas regarda alentour mais ne vit aucune échappatoire. On lui fit signe de couper le moteur. Il obtempéra et attendit. On vint le faire sortir de sa voiture en lui signifiant d'avancer vers la fourgonnette, après lui avoir fait subir une fouille de rigueur et dérobé son arme.
L'intérieur était équipé de deux banquettes pourpres. La cabine était séparée de l'arrière par une porte coulissante et certainement pare-balles. Il monta dans la fourgonnette, légèrement aidé par une poussette de celui qui pointait le canon de son revolver.
Deux cris simultanés derrière lui, Thomas se retourna, frappa l'homme qui le suivait et lui arracha son arme. Un shuriken était planté dans son bras droit. Profitant de l'aubaine, il asséna un coup de pied au second blessé, ferma les portières, se glissa à la place du chauffeur et fit coulisser la porte vitrée. Il vit un katana mettre hors d'état de nuire les deux autres kidnappeurs, montra à son ange gardien la place du passager et lui ouvrit la portière. Il fit tourner la clé de contact plusieurs fois mais le démarreur ne produisit que des toussotements enroués. De rage, Thomas donna un coup de poing dans le tableau de bord, et lâcha le volant lorsqu'une voix lui dit qu'il était un « connard » et qu'il ne devait plus bouger.

Ils se retrouvèrent menottés, embarqués dans la voiture qui avait suivi le taxi. L'homme qui les surveillait tenait d'une main un revolver braqué sur eux et de l'autre le précieux katana qu'il étudiait soigneusement.
« Mon beau-frère est armurier. Je m'y connais un peu en armes. Et celle-là c'est pas n'importe quoi. Où l'as-tu trouvée ? » Pas de réponse. « Tu ne m'en voudras pas si je le garde. Ce katana vaut de l'or. » Toujours pas de réponse. Thomas tourna la tête vers son compagnon d'infortune. Il fixait le katana, suivant les moindres mouvements de la lame. L'autre s'en aperçut et leva l'arme entre eux pour amener leur regard à se croiser… Une bouffée de chaleur, il détourna aussitôt les yeux, redressa le revolver qu'il s'apprêtait à lâcher et posa le katana sur ses genoux. Thomas remarqua que son compagnon avait baissé la tête, continuant à fixer la lame effilée qui brillait des reflets de la lumière du jour. La voiture s'arrêta. On les fit descendre, passer un porche, grimper un escalier qui menait à l'entrée d'une maison entièrement recouverte de lierre, traverser un hall nu comme s'il venait de subir un cambriolage, puis on les conduisit à une cave au sous-sol éclairée au néon.

L'énigmatique étranger fixait le sol poussiéreux de son regard brunâtre et profond, sans cligner des yeux. Au bout de quelques minutes l'enquêteur décida d'engager la conversation. Il se présenta, le remercia pour ses deux interventions. Il reçut en réponse un sourire, puis l'homme se leva, les mains libres. Thomas fit de même lorsqu'il constata que ses menottes étaient elles aussi ouvertes.
« Ca alors ! Comment avez-vous fait ? » Pas de réponse. « Qui êtes-vous ? J'ai déjà entendu parler d'illusionnistes, de contorsionnistes, mais là j'avoue que vous m'épatez. Comment avez-vous pu me libérer à distance ? »
« Elles auraient pu être fermées. Ce n'était pas le cas. Un simple oubli. »
« Je vous assure que j'ai entendu le déclic. J'ai même essayé de les forcer et croyez-moi les menottes étaient bel et bien fermées. »
« Tout est possible. Il suffit d'y croire. Pourquoi ne pas choisir la situation qui nous arrange. Je n'aime pas avoir les poings liés. »
« Mais cela ne me dit pas comment vous avez réussi ce tour magistral, digne du Maître Houdini en personne. Qui êtes-vous ?… » D'une voix beaucoup plus grave au ton en chute libre, les derniers mots moururent lentement, au ralenti, dans un écho percutèrent un miroir sonore, flash, distorsion spatiale, le temps bondit dans un éclair tourbillonnant comme les aiguilles d'une montre qui tournent en sens inverse…

L'étrange inconnu leva enfin les yeux, d'un regard intense et absent. L'enquêteur choisit ce moment pour engager la conversation. Il se présenta, le remercia pour ses deux interventions. L'homme se leva. Il avait les mains libres et tendait une scie à métaux à Thomas.
La seule chose qu'il sut expliquer fut qu'il avait pu forcer ses menottes parce qu'elles étaient mal fermées et qu'il avait trouvé un objet tranchant dans un recoin de la cave. Pour le reste il s'avéra incapable de répondre aux questions simples telles que « qui êtes-vous ? », « d'où venez-vous ? », « pourquoi m'avoir aidé ? », mais il n'était pas qu'amnésique ; le problème semblait beaucoup plus grave lorsqu'il s'avéra ne pas avoir la moindre notion de temps. Il nia être intervenu à la soirée du Comte quelques jours auparavant, de même qu'il refusa d'admettre qu'une heure s'était écoulée depuis leur incarcération. Il se révéla totalement étranger aux questions : « que comptez-vous faire maintenant ? », « pourquoi ne pas tenter de sortir d'ici ? », « où irez-vous une fois dehors ? », « voudriez-vous travailler pour moi ? », « est-ce que vous vous foutez de ma gueule ? » A chaque question de l'enquêteur, l'étranger répondait par un enchevêtrement de récits sans liens spatiaux ni temporels, une suite de scènes fictives ou mnésiques, pouvant tout aussi bien être gravées dans sa mémoire que surgir d'une imagination débordante. Bref, à part être libre et protéger les gens en danger, il fut tout aussi difficile de cerner ses objectifs que de comprendre ses motivations. Thomas nota cependant quelques détails intéressants : une chute en voiture d'une falaise, une ruelle sombre menant à des entrepôts désaffectés, une course-poursuite, une défenestration depuis une chambre d'hôtel, la description d'un visage amical.

 



18/07/2008
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