Quelqu'un ouvrit la porte de la cave et descendit. L'enquêteur ne se rendit pas immédiatement compte de cette présence. Il écoutait attentivement l'étranger, cherchant les liens qu'il pouvait bien y avoir entre ce fou solitaire et la douce Aurore au regard hypnotique. Une fois de plus il nota que sa manière de penser et d'agir avait changé depuis qu'il avait rencontré la mutante, et que ce phénomène s'intensifiait au contact de cet autre mutant.
Le kidnappeur resta prostré en voyant les menottes au sol, et appela son collègue qui rappliqua aussitôt avec deux nouvelles paires. Ils fouillèrent la pièce et emportèrent la scie à métaux qu'ils n'eurent aucun mal à trouver.

 

Thomas fut convié à un entretien. Il suivit docilement son escorte, certain que personne au monde ne pourrait l'empêcher de sortir vivant de cette maison lorsqu'il le déciderait. Il entra dans un salon où l'attendait un quinquagénaire qui se leva pour l'accueillir, fit enlever les menottes, lui écrasa les doigts d'une solide poignée de main et lui tendit un verre de cognac pour rompre la glace de sa maladresse.

« Je ne vous appellerai pas Comte, je suppose que vous n'y tenez pas spécialement, mais puisque vous êtes détective privé je souhaiterai que nous ayons une conversation entre enquêteurs. » Il prit une profonde inspiration puis prononça encore quelques phrases sans intérêt. Il semblait qu'il aurait pu monologuer de la sorte encore longtemps mais par chance il se força à abréger. « Je suis William Spencer, superviseur du projet dont vous avez très certainement entendu parler n'est-ce pas… Mais je vous en prie, asseyez-vous. Je vous ai servi un cognac mais si vous préférez autre chose vous n'avez qu'à demander. » Thomas s'était installé dans un fauteuil et réchauffait doucement le verre dans ses mains. Il n'était pas décidé à briser son silence avant de savoir à quoi s'en tenir. Pour le moment il était un invité forcé dont on attendait quelque chose : les informations recueillies sur le mutant en liberté, et sans doute le projet lui-même. Il imaginait la peur de ces gens de voir un jour le secret éventé faire la une des journaux et il sourit à cette idée. « Cette fille possède un don remarquable n'est-ce pas. Toutes les personnes qui l'ont côtoyé font un séjour chez mes psychiatres. Rien de très grave, ils ont simplement beaucoup de mal à se concentrer sur leur travail. Encore une chance que je leur ai imposé le port des lentilles afin de modifier leur vision. Je n'ose imaginer ce qu'il serait advenu de leur cerveau si je n'avais pas eu cette idée-là. Enfin soit. Bien ! Venons-en à notre affaire. Tout d'abord savez-vous qui est ce type qui se prend pour votre ange gardien ? » Les mouches volent, silencieuses, fantômes absents. « Eh bien ? »

« Pardonnez-moi je réfléchissais. Vous disiez ? »

« Savez-vous qui est cet homme qui joue les rambo de service ? »

« Un ami qui a sauvé ma réception d'un cambriolage hier soir. J'ai donc décidé de l'engager comme garde du corps. »

« Vous me prenez pour un abruti ? Je ne suis pas né de la dernière pluie, jeune homme. Nous savons que vous avez interrompu votre enquête sur ce phénomène. Et je veux savoir ce que vous savez à son sujet. »

« Quel intérêt ? Et puis d'abord pourquoi vous soucier de lui ? Aurore n'est qu'un leurre pour vous ? »

« Là n'est pas la question, et je vous prie de répondre à celle que je vous pose si vous ne tenez pas à avoir de sérieux ennuis. »

« Le fait est que j'ai effectivement abandonné cette affaire parce que je n'avais pas le moindre indice. Par ailleurs je n'avais pas tellement envie de me lancer dans une enquête d'une telle ampleur qui m'aurait amené les pires ennuis. Ma réponse vous satisfait ? »

« Je pense que cette fois votre voix ne transpire pas le mensonge. Je pense, voyez-vous, que vous êtes un homme de valeur. La meilleure preuve en est qu'Aurore s'est adressée à vous, et je doute fort que ce soit pour vos beaux yeux n'est-ce pas. Je serai donc direct. Monsieur Parker, acceptez-vous de vous joindre à nous ? »

« Non et non. Je n'ai pas quitté la police pour entrer dans un organisme analogue. Je n'ai de compte à rendre à personne. Dites, vous croyez vraiment tout ce que je dis ? » Thomas s'étonna du sourire franc de William et songea à un détecteur de mensonge.

« Quelque chose m'intrigue monsieur Spencer… »

« Intriguez, intriguez… »

« Comment est-il possible que vous ayez perdu la trace de ce type ? Depuis le début j'ai l'impression d'avoir passé mon temps à chercher un fantôme. Pas vous ? »

« Il est pourtant bien réel. C'est d'ailleurs la seule certitude que nous ayons, et elle résume entièrement le problème. Dieu seul sait où il sera dans cinq minutes, enfermé dans la cave ou perché sur un nuage. Voyez-vous, nous avons, un jour, fabriqué un mutant, à partir d'un jeune homme. Depuis, tout trace écrite, tout document photographique, informatique, audiovisuel, tout a disparu. La mémoire de nos ordinateurs, de nos chercheurs, tout a été vidé, effacé… Nous ne sommes que quelques uns à partager le souvenir commun d'un compagnon de laboratoire à Aurore. Ils sont les deux premiers d'une nouvelle race, mais certainement pas les seuls. Voyez-vous je ne crois pas à l'hallucination collective, et je suis persuadé qu'il est lui-même à l'origine de cette amnésie quasi générale. »

« Pourquoi aurait-il laissé des traces de lui s'il est en mesure de tout faire disparaître ? »

« Parce qu'il est fou. Demandez donc à un psychiatre et il vous répondra que c'est une réaction normale. »

« Vous dites qu'il est fou et vous ajoutez que c'est une réaction normale… »

« Tout à fait. »

« Vous êtes tous complètement dingue ! »

« Vous savez parfaitement que vous allez reprendre l'enquête, vous en savez trop pour pouvoir à présent y renoncer. Il est trop tard monsieur Parker. Vous allez être mis sous surveillance vingt quatre heures sur vingt quatre. Vous ne pourrez plus faire un pas sans avoir un convoi de gens sur vos talons. Et le pire dans tout ça, c'est que même avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrai pas empêcher qu'il en soit ainsi. Alors acceptez au moins de travailler pour nous, cela vous rendra la vie plus facile.

« No, niet, nein, la, iie, nose et non. Sept façons différentes de vous dire la même chose. J'espère que cela vous suffit. J'adore les challenges, surtout si je pars avec un très net handicap. Et je déteste le chantage. Alors ne comptez pas sur moi pour changer d'avis. »

William appuya sans doute sur une sonnette ou un objet apparenté. Deux hommes entrèrent, passèrent une fois de plus les menottes aux poignets de Thomas et le reconduisirent à la cave.

« C'est ce qu'on verra… », murmura William.

 



19/07/2008
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