L'étranger tendit la main à Thomas dès qu'il s'assit.

« Vous semblez surpris », dit-il en regardant l'enquêteur droit dans les yeux. « Je vous rappelle que nous venons d'avoir une conversation. Je trouve ce que vous m'avez dit intéressant alors je vais vous sortir de ce mauvais pas. J'aimerai aussi que vous me présentiez cette femme. »

Thomas ferma les yeux. Il se souvint avoir quitté la cave dans la matinée… Il y était resté et avait longuement parlé… Il buvait du cognac en compagnie de William Spencer… Il était face à l'étranger, tous deux une fois de plus libérés de leurs menottes… Ils avaient oublié le cadre poussiéreux de la cave pour parler et tenter de se comprendre…

Thomas revivait simultanément les deux entretiens, conscient de l'impossibilité de la chose et pourtant… Ils étaient assis sur une pelouse fraîche, dans un fauteuil, au milieu d'une grande pièce, dans un château antique, près d'un feu de cheminée, à déguster un bon café, à même le sol de terre, sur une plage de gravier, longeant l'océan dans le désert de sable, sur une banquise glacée, contemplant une aurore boréale dans la nuit noire, une pluie d'étoiles filantes à la pleine lune, sous un soleil de plomb… Deux passés différents se confondaient à cet instant et en une multitude de lieux se superposaient comme si le temps et l'espace étaient disloqués. Des scènes défilaient au ralenti, une voix le guidait sur deux chemins distincts au milieu d'une infinité de décors, forçant le film à se dérouler lentement alors même que les évènements allaient terriblement vite, sur un ruban qui s'apprêtait peut-être à casser. Thomas chercha la cause de sa peur soudaine, l'accident qui devait le tuer. Il tourna la tête de tous côtés à la recherche de celui qu'il devait combattre pour ne pas mourir. Il dégaina son arme en un geste d'auto-défense et se plia en deux pour encaisser le coup, faire fi de la douleur, nier le rêve cauchemardesque qu'il se fabriquait. Il se boucha les oreilles pour altérer le cours des agressions qu'il subissait comme une hypnose puis reprit le chemin du temps en quête de celui qu'il avait entrevu comme un guide de lumière. Il sentit une folie le gagner, un pouvoir incommensurable qui pouvait émaner de ses mains, il desserra les poings pour ne pas le retenir et le laisser glisser comme s'il n'avait jamais été là. Il chercha le sens de ce et oublia les pensées qui traversaient son esprit, délibérément, à la poursuite de l'amnésie totale, l'invisibilité de celui qui ne pense pas, qui n'a jamais pensé, jamais été, celui qui n'est jamais né, n'a jamais existé et n'existera jamais, le néant. Ses yeux étaient grand ouverts. Il reconnut un fragment de son univers, une parcelle de ce qu'il appelait chez lui et qui lui manquerait éternellement s'il se laissait sombrer dans le pouvoir absolu. Quelqu'un l'observait. Il fit un bras d'honneur et plongea de l'autre côté du miroir, cherchant à oublier la fin d'un film qu'il avait pourtant aimé. Il prit une profonde inspiration, s'attendant à absorber de l'eau et bloqua sa respiration tant que ses yeux ne lui rendirent pas l'image définitive de cet endroit poussiéreux éclairé au néon. Il battit des paupières, essuya ses larmes, eut un hoquet nerveux puis se calma retrouvant son sang froid. Son talon heurta la paire de menottes qui était tombée à ses pieds. Il se leva et posa une main sur l'épaule de son ami.

« Tu connais Lazarre ?... Laisse, c'est une question idiote. Je tacherai de trouver un nom qui résiste à tes univers. » Un katana brilla à la lumière. « Un nom de légende te serait approprié. Permets-moi de t'appeler Legend si ça te plait ? » La réponse fut un sourire et l'instant suivant Legend n'était plus là. Quelqu'un tourna la poignée de la porte. Au-dessus, Thomas discerna la silhouette d'un ninja debout sur une poutre. L'un des kidnappeurs entra. Ses yeux sombres fouillaient la cave. Remarquant une absence, il dégaina son revolver et descendit lentement les escaliers. Il n'y avait dans la pièce aucun endroit où se cacher, aucune fenêtre pour s'évader, un parfait coffre-fort blindé d'une porte en chêne anglais. L'homme armé parla à sa montre équipée d'un émetteur-récepteur. Un instant plus tard son collègue arriva, revolver au poing, et recula brusquement lorsqu'un homme en noir masqué apparut face à lui comme tombé du ciel, menaçant de lui enfoncer un saï entre les deux yeux. L'autre homme n'eut guère plus de chance, atteint au ventre par un coup de pied, suivi d'un atemi. Thomas ramassa le revolver, les clés, et se rua en haut des marches. L'instant d'après Thomas et Legend longeaient le couloir qui menait au hall d'entrée. La maison semblait calme et personne n'entrava leur sortie. Ils se glissèrent rapidement dans la seule voiture garée à proximité. Le moteur démarra au quart de tour, et Thomas le poussa au maximum jusqu'au manoir du Comte. Legend ferma les yeux durant tout le trajet. Introspection, méditation, manipulation mentale ou sensation de confiance, toujours est-il qu'ils ne furent pas suivis.

 

Aurore était absente. Si elle avait suivi les conseils de Thomas, elle devait avoir loué une chambre pour quelques jours. L'enquêteur laissa Legend dans le salon après lui avoir confié le service de l'apéritif, et rejoignit sa pièce secrète. Tout était rangé et rien n'avait disparu, pas même la mystérieuse cassette vidéo qu'il retrouva dans son casier. Il ne doutait pas des talents d'hypnose d'Aurore et savait depuis le début qu'elle n'ignorait rien de ses secrets, ce qui avait le don de l'exaspérer mais avait-il le choix…

Thomas trouva une lettre manuscrite d'Aurore ainsi qu'une facture. Elle lui disait qu'elle l'aimait, qu'elle l'avait écouté et pour quelques temps prit le large, que le numéro auquel il pouvait la joindre était inscrit sur le papier accompagnant la lettre et que lui seul serait à même de pouvoir le déchiffrer. Il soupçonna une fois encore avoir été victime d'une séance d'hypnose à son insu et froissa le morceau de papier dans ses mains, puis le brûla. Il attendit qu'il n'en reste que cendre pour l'émietter, jeta un œil aux écrans de contrôle et rejoignit Legend au salon, triste mais conscient d'avoir fait le meilleur choix.




19/07/2008
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