La porte s'ouvrit sans bruit. Deux homme en cagoule noire, le regard glacial, se postèrent de part et d'autre. Une quinzaine d'hommes armés investirent aussitôt le hall. Le réceptionniste n'eut que le temps de s'écarter de son comptoir et de se plaquer contre le mur, immobile, paralysé par la peur, un révolver braqué entre les deux yeux. La moitié du groupe s'engagea à pas feutrés dans l'escalier, glissant vers le palier supérieur comme un torrent muet coulant à contresens au mépris des lois de la gravitation.

Dehors une femme appela. Un gamin déboucha dans le hall, s'arrêta net, gêné par un silence inhabituel, et leva les yeux vers le premier étage. Il sourit aux intrus déguisés qu'il aperçut, et ignora les autres. Sa mère apparut à son tour et réprima à grand peine un cri de stupeur.

Au tréfonds de son sommeil Legend capta le regard de l'enfant et le déchiffra dans un sursaut qui le réveilla brusquement. Il se jeta au pied du lit en devinant quelqu'un sur le pas de la porte, entrevis des chaussures féminines et se glissa sous le sommier. La femme d'étage appela, entra, visita la chambre, la salle de bains, et annonça qu'il n'y avait personne. D'abord un murmure, puis une voix masculine répliqua que c'était impossible et vociféra l'ordre de fouiller les lieux.
Deux hommes en uniforme entrèrent, ouvrirent placards et tiroirs et ne trouvèrent pas le moindre indice. L'un d'eux s'agenouilla près du lit, s'attendant à trouver une valise. Il esquissa un geste mais l'arrêta net, le nez contre le fût d'un lance-roquettes. Ses yeux s'écarquillèrent d'effroi, puis d'incompréhension lorsque le lit se volatilisa et que celui qui le tenait en joue se releva. La femme de chambre poussa un hurlement suraigü et s'enfuit, bousculant au passage le policier qui ne s'était encore aperçu de rien. Dans l'agitation du couloir une voix autoritaire demanda ce qui se passait. A l'invitation du canon de l'arme, les deux hommes refluèrent vers la porte. Un troisième parut un bref instant et s'éclipsa aussitôt.
"Il est armé d'un lance-roquettes !"
"Quoi ? Mais d'où sort-il cette arme ? Et Rick et Jeff ?"
"Ils arrivent… Mais ils ont la meilleure place pour décrire l'engin. En fait si on s'en sort, ils pourront même nous dire si l'intérieur du tube était poussiéreux…"
"Et ça vous fait rire ! Demandez-moi qu'on boucle le quartier, et passez-moi le centre !"

Les deux policiers étaient maintenant sur le seuil, reculant toujours docilement. La porte se referma violemment sur eux, les propulsant en arrière. Lorsqu'une minute plus tard les premiers éléments réinvestirent la chambre, après avoir tenté de négocier avec des murs qui faisaient la sourde oreille, la pièce était déserte, et la fenêtre grande ouverte. Des ordres fusèrent, des policiers se précipitèrent dans la rue à la poursuite d'un fou armé dangereux. Certains d'entre eux ignorèrent celui qu'ils recherchaient, ne le reconnaissant pas, et perdirent leur temps en fouille de magasins les plus proches et en interrogatoires de passants et chauffeurs de taxi. Le réceptionniste de l'hôtel, encore sous le choc de l'agression, ne fut pas épargné par un harcèlement de questions. Mais il ne sut expliquer la démarche du groupe de terroriste armés, pas plus que leur soudaine disparition.

Le ciel azur était dépourvu du moindre nuage et le soleil enveloppait les immeubles. Temps froid et sec, parfait pour un réveil en fanfare bercé par la folie des hommes. Un cœur soupira et des rêves s'envolèrent. La ville embaumait l'atmosphère de ses senteurs, ses bruits et ses couleurs attirantes. Legend flâna longtemps au milieu des gens, observant leurs comportements, apprenant à lire les visages. Il avait déjà beaucoup appris de la société et rapidement évolué dans sa manière d'intéragir avec son entourage immédiat. Il en avait aussi beaucoup appris sur lui-même, ses pouvoirs, ses limites, il pouvait se donner des contours distincts. Bien que sa condition de spacelander et de fugitif ne lui laisse pas le choix de se bâtir une vie normale, elle lui permettait d'apprendre à survivre intelligemment dans ce monde, ce pays, celle ville, ce quartier. Sur son chemin il compta cinq carrefours débouchant sur des rues piétonnes rivalisant d'animation. Plus haut, une grande arche surplombait une double porte de métal. Il leva la tête et ouvrit les yeux sur un beau matin d'automne, engagé dans les rues de Paris. Une aura diffuse s'évapora lorsqu'un policier le bouscula légèrement, le propulsant dans une autre réalité aux couleurs moins chatoyantes. L'homme s'excusa, le dévisagea sommairement puis poursuivit son chemin sans causer de problème. Une voiture freina brusquement, Legend tressaillit, puis retrouva aussitôt son calme et son sang froid ; personne ne lui cherchait querelle, mais il ne se sentait pas très rassuré. Il lut le panneau avenue des Gobelins ; il était à nouveau dans le treizième arrondissement. C'était sûrement un hasard…


Il marcha la journée entière, l'esprit plongé dans les pensées de la capitale, secoué sans arrêt par les roulements des métros qui battaient en son sein. Il avançait vers un ailleurs incertain, au milieu de la foule grouillant dans les rues bruyantes et qui lentement, insidieusement, parasitaient son cerveau à mesure que le jour déclinait. Il visita les quartiers des rives de la Seine, mettant fin à son errance sur l'Ile de la Cité, réputée pour son calme et sa sérénité, d'où il put enfin apprécier l'atmosphère et le paysage. Cet endroit semblait hors du temps, si différent des rues de Paris, comme un bout de terre tombé du ciel d'une autre époque et posé là, immobile, inaccessible aux parasites citadins. Un havre de paix. Il savourait cet espace et la vision qu'il lui offrait. Et ne se demanda pas pourquoi des gargouilles effrayantes et hideuses, figées dans d'horribles rugissements, ornaient menaçantes les hautes façades de la magnifique Notre Dame telles d'horribles pustules. L'Histoire insolite lui aurait appris que ce n'était pas des anges qui protégeait l'église des démons…
La nuit étendit son manteau de ténèbres percé des flèches luminescentes des lampadaires. Legend quitta le refuge de l'Ile, reflua vers le sud-est, et s'arrêta dans une pizzéria. Il avala goulument deux calzones et fit trainer la dégustation de son café. Il regarda au travers des carreaux voilés de rideaux blancs. Une ombre se dessina sur les toits du bâtiment d'en face, et disparut derrière une cheminée. L'homme ne cherchait pas à se cacher, il ne faisait que passer. De toute évidence leur rencontre était remise à plus tard. Legend régla l'addition, ferma la cape qui lui recouvrait les épaules et s'engagea invisible dans la fraîcheur nocturne.

Un panache de fumée s'envola. Un appel au secours jaillit du fond de son esprit et le conduisit vers une scène de déjà-vu. Il prit une profonde inspiration serrant les poings et souffla lentement, chassant un sentiment de désespoir qui l'assaillait plus mordant que le froid.



21/08/2008
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