Legend franchit la porte d'un hôtel, se fit remettre les clés d'une chambre, grimpa l'escalier, ouvrit la porte et la referma à double tour derrière lui. Il vérifia que la fenêtre lui offrait un accès au toit, prit une douche, coupa le chauffage et se jeta sous les couvertures.

 

Il ouvrit les yeux le lendemain sur un nouveau jour. L'animation qui régnait dehors et le soleil resplendissant dans un ciel bleu dissipèrent les dernières effluves de sommeil. Il fit un brin de toilette, sauta dans ses vêtements, descendit dans le hall, paya la note, et sortit en quête d'un bon petit-déjeuner. Un bar ne tarda pas à montrer le bout de ses croissants et de sa baguette fraîche. Il s'y arrêta pour compléter sa vision d'une grande tasse de chocolat chaud, puis reprit le chemin de sa promenade parisienne. Il se donna la journée entière pour tenter de reprendre contact avec ceux qui le cherchaient. Ce soir-là, la ville était lumière et température hivernale. Des milliers d'idées affluaient à son esprit en autant de pensées aphones. Il eut l'impression de mourir dix fois et de renaître cent fois, décelant toutes les voies qui lui étaient offertes, à la recherche d'un futur prometteur, ou d'un passé heureux. Son poing heurta un mur dans un geste inconscient et arracha un éclat de pierre. Il ne broncha pas, n'ayant ressenti aucune douleur, et contempla sa main indemne. Un voisin réveillé par les vibrations de l'impact ouvrit sa fenêtre et le couvrit d'injures. Il ignora ces invectives et poursuivit son chemin. Il pria une dernière fois pour qu'une voiture le prit en chasse mais rentra bredouille à l'hôtel.

 

Il se réveilla frais et dispo, à la lueur bienfaisante de l'astre du jour. Ses ennemis venaient de peupler ses derniers instants de sommeil. Le moment était venu de les affronter enfin. En un clin d'oeil il fut sur pied, lavé, habillé, et sortit vêtu d'une combinaison gris-bleu renforcée aux articulations par des bandes argentées. Inévitablement, sa tenue ne tarda pas à accrocher la curiosité des passants ; contrairement aux idées reçues, Paris a beau se prévaloir au top cosmopolito-hétéroclite national, il n'en reste pas moins que la population, dans ses attitudes et comportements, n'en témoigne pas toujours…

Durant toute la matinée il sillonna la capitale, de plus en plus dérangé par des gens qui lui demandaient de signer des autographes. Le dernier fan de Star Trek l'accosta vers midi, et s'enfuit terrorisé lorsqu'il entrevit la lame du katana qui venait de trancher dans sa longueur le stylo qu'il tendait.

 

Il entra dans une bijouterie haut de gamme, et laissa promener son regard sur les vitrines intérieures renfermant des joyaux inestimables. "Monsieur vous désirez ?" Legend répondit d'un sourire au bijoutier qui se tenait impeccable près de lui, et se dirigea nonchalement vers le comptoir. Le bijoutier se faufila jusqu'à sa caisse avec tout l'art de rigueur.

"Une montre. Ce que vous avez de mieux", dit Legend. Le bijoutier le dévisagea un instant, sourcilla, puis ouvrit un grand tiroir plat de sous le comptoir et présenta à Legend une Rollex, puis une Cartier, vantant le prestige de l'oeuvre, oubliant volontairement de mentionner le prix. "Vous permettez ?" Legend prit lentement la montre Rollex du bout des doigts et la posa délicatement sur son poignet, afficha un sourire satisfait et…. se volatilisa un instant, pour réapparaître sur le pas de la porte d'entrée.

Le bijoutier n'eut que le temps de souffler un "Hey !", Legend s'était faufilé dans la rue pressant le pas, juste assez pour permettre au bijoutier de ne pas le perdre de vue. Celui-ci dût actionner une alarme car la bijouterie se mit à hurler, aussitôt soutenue par la voix du bijoutier qui criait au voleur. Legend sourit, accrocha du regard une voiture qui sortait au ralenti d'un parking sous-terrain pour s'engager sur la grande voie. Il la suivit un instant des yeux puis marcha dans sa direction. La voiture avait rejoint la circulation routière abondante et dangereuse. Legend traversa la route et se posta au beau milieu de la voie en plein carrefour, saisit son katana et entreprit une démonstration de passes d'armes. Le danger de la route ne lui effleura pas même l'esprit et ce fut bientôt un embouteillage magistral dans un concert de klaxons qui l'entouraient. Une esquade de police et même des journalistes ne tardèrent pas à arriver. Legend regarda sa montre ; deux minutes quarante s'étaient écoulées depuis sa sortie en fanfare de la bijouterie.

"C'est pas trop tôt", sourit-il.

 

Au commissariat, on demanda à Legend de faire une déposition en bonne et due forme. Il évita de justesse la réquisition de son arme, hélas pas celle de la montre... Les trois inspecteurs présents mirent la pièce sens dessus dessous pour retrouver le katana qui venait de disparaître sous leurs yeux, désarmés face à un tel phénomène.

La garde à vue dura la nuit entière, par consentement mutuel, dans le but de refroidir les quelques journalistes qui campaient devant le poste de police, et pour laisser le temps aux demandes de renseignements sur ce fou magicien d'aboutir.

A huit heures du matin, une main se posa sur son épaule, des doigts qui se referment sur le vide dans un cri de terreur à peine contenu… Rien n'empêche la fuite, surtout pas le temps…

 

"Legend"… Il hurla mentalement ce mot, avala une grande bouffée d'air pour reprendre son souffle, et se mit en marche dans une direction qu'il ne chercha pas à choisir.

 

Une voiture le klaxonna. Il devait être neuf heures trente. Il venait d'acheter un bouquet de roses, et de confier à un enfant la délicate mission de les apporter à la fille d'un couple propriétaire d'un restaurant chinois, pour la modique somme de vingt euros. Il fit encore quelques pas. Un moteur s'approchait au ralenti. Il vit une calandre, puis un capot arriver à sa hauteur, puis s'arrêter. Un lève-vitre électrique fut actionné, il continuait à marcher, espérant entendre prononcer son nom. Au lieu de cela il entendit un banal "vous" au milieu d'une phrase qu'il ne prit pas la peine d'écouter, puis la même voix pousser un juron. Un crissement de pneu s'ensuivit, la voiture se cabra, le dépassa de cinq bons mètres, puis s'arrêta à nouveau. Cette fois une portière s'ouvrit pour lui barrer le passage. Un homme en descendit et le dévisagea.

"Vous pourriez au moins répondre quand je vous appelle !... Ouaih bon…"

"J'aime les gens discrets. Vous, ce n'est pas la discrétion qui vous étouffe."

"Je vous retourne le compliment. Sur toutes les stations de radio on n'entend parler que de l'homme au katana en costume bleu, pris d'un accès de folie place de l'Etoile."

"Est-ce là tout ce que vous avez à me dire ?"

"Non. Je suis venu vous prévenir que mon patron souhaite s'entretenir avec vous le plus rapidement possible, c'est à dire demain."

"Onze heures sur le Pont de Tolbiac. Il sera seul, ou bien entouré d'une cinquantaine de gardes du corps défilant en milice quatre par quatre, armés jusqu'aux dents, prêts à bondir ?"

"Je vois que vous avez des références. Il sera seul. Il sait très bien se défendre quand la situation l'exige. Et je vous préviens, le patron déteste le froid, presqu'autant que la pluie. J'espère pour vous qu'il fera beau."

"Vous lui direz que je l'autorise à s'armer d'un parapluie si le temps est à l'orage. Je saurai me défendre. Et arrêtez de croire les météorologues à la radio, ce ne sont pas eux qui font la pluie ou le beau temps."

"Non bien sûr puisque c'est vous. Soyez à l'heure !"

(à part) "Va savoir…"


La voiture s'arracha bruyamment à son emplacement avant même que la portière fut claquée.

"Monsieur, eh monsieur…" Legend s'arrêta, et se tourna vers l'enfant à qui il avait confié une mission et qui lui tirait la manche. "Monsieur, elle voulait vous remercier, mais vous n'étiez plus là. Elle vous attend." Il laissa l'enfant partir, fit mine de le suivre, mais profita d'un croisement pour presser le pas et disparaitre rapidement dans une direction opposée à celle qu'il aurait du prendre.

"Je m'en fous…" Il serra les dents et s'enfonça dans sa cape d'invisibilité dont il ne pouvait décidément pas se débarrasser...

 

 



29/08/2008
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