SLAINTE

 

Lore ralentit et arrêta la voiture. Le ruban de route qui serpentait devant eux s'était brusquement assombri, comme englouti par la forêt qui s'étendait de part et d'autre. L'air était oppressant, une âme mystérieuse possédait les lieux et en défendait l'accès. Sa présence absorbait l'énergie alentour, la lumière disparaissait, happée par une entité dotée d'une force magique supérieure. Des milliers d'yeux convergeaient vers leur corps et fouillait leur esprit. La noirceur des lieux vint à leur rencontre, fondant soudainement sur eux. Lore lâcha le volant et s'enfonça dans son siège, en quête du calme olympien qui lui échappait. Il se remémora le matin au bord du Lac de Constance. Des étincelles multicolores crépitèrent au loin, brisant la nuit absolue. D'abord dispersées elles se concentrèrent en un orage d'arcs-en-ciel, et s'approchèrent des miroirs aveugles qui les contemplaient. Elles avançaient se dévoilant peu à peu, figures géométriques, surfaces fines aux teintes pures et intenses. Elles étaient les gardiennes de ce sanctuaire où il voulait entrer. Les formes se déplaçaient alentour comme un essaim de papillons. Leurs voix cristallines traversaient les dimensions qu'il ne connaissait pas et parvenaient à son esprit comme une caresse.

 

         Vision in the dark

         White and colored growing crystal circles

         Any phantom you dream of...

         Explose

         Gush into the jungle of life and death, lost again ?

         Nope, search till you find, it won't take so long time

         Soon you find

         Here's the gate

 

Cet univers mouvant se figea soudain comme cristallisé. Un kaléidoscope prit forme, une porte se constitua de ses fragments l'aléas épars, un puzzle, vitrail vivant, s'ouvrit en tourbillonnant sur un nouveau décor lorsqu'il l'effleura du bout des doigts.

Un labyrinthe de murailles rocheuses couvertes de lierre s'étendait à perte de vue. Un souffle d'air l'enveloppa. Il se retourna, la porte avait disparut, et il se trouvait à la lisière d'une forêt. Lore soupira, fit front au labyrinthe et s'engagea résolument dans l'immense construction.

Tout en marchant, il lisait la légende du Minotaure. Il savait n'avoir cependant rien en commun avec Thésée. La hauteur des murs et des motifs kabbalistiques qui les ornaient étaient écrasants, titanesques. Il s'imagina plus petit qu'une fourmi dans le monde des humains et réprima un frisson. Il tenta alors d'assujetir les pierres pour qu'elles deviennent un simple obstacle à enjamber. Son corps réagissait à deux sollicitations contradictoires, il grandissait et rapetissait, devenait infiniment petit et infiniment grand, son esprit regardait de haut ce qui n'était guère plus qu'un jeu, un dessin sur une feuille de papier, et déplaçait un point au cœur du labyrinthe. Il traçait son propre parcours.

Par deux fois il pressentit qu'il se trompait de chemin, l'issue était introuvable, pourtant il continuait à avancer de la pointe de la pensée, suivant son intuition, lente progression en terre étrangère, à la poursuite d'un objectif qu'il connaissait mais en terrain adverse. Les règles qui avaient été fixées ne lui plaisaient pas. Il chercha à les rejeter, niant les voies que ses yeux lui montraient, et l'image se modifia. Il perçut la route, les ombres de la forêt qui l'observaient, et enfin l'enchevêtrement de fils colorés, toutes les nuances de la magie qu'il maîtrisait. Cette épreuve était sienne, créée pour lui, accomplie sereinement. Sa confiance renaissait peu à peu, son pouvoir revenait d'un long voyage dans l'oubli, un long retour de la spirale de l'amnésie. Progressivement il parvenait à dénouer cet embrouillamini de sortilèges, tissage magique, remontant la trame jusqu'à en atteindre le cœur. Alors la foudre s'abattit, un éclair frappa son esprit, un frisson électrique lui traversa le corps, tout lui parut alors d'une extrême simplicité. Il trouva instantanément la solution comme s'il l'avait toujours connue. « Shimaimashita ! », souffla t-il, surprenant la fillette qui n'avait cessé de l'observer durant ce court voyage introspectif. Une partie de la forêt reflua alors, découvrant un chemin de terre.

 

         Avance sur ta voie

Regarde autour de toi ce monde que tu n'as jamais vu

         Aie confiance

 

Lore reposa les mains sur le volant et s'engagea délibérément sur le chemin.

« Elle est belle. »

« Qui donc Sony ? »

« Celle qui chante pour toi. »

« Tu l'entends ? »

« Et je la vois, une image ou un fantôme. »

 

         Les arbres s'inclinent, te livrent passage et te saluent

         Ici tout respire ta magie, sens la caresse des âmes sylvestres

         Vois les danser pour l'homme à la machine

         Elles chantent celui qui les a oubliées

         Ces regards qui hantent tes rêves

         Et tes cauchemars

         Tu es notre énergie…

 

La voix se tût comme si elle prenait une profonde inspiration.

Au sous-bois succéda une vaste clairière, au centre de laquelle était planté un rocher, incongru, météore tombé du ciel au ralenti ou champignon de pierre surgi des entrailles de la terre.

« Bienvenu chez toi mon prince, irasshaimase Sony chan. »

Les pans du rocher disparurent, révélant une porte en bois lustré, encadrée de petites fenêtres rondes. Une ouverture en arc de cercle désigna l'entrée d'un tunnel.

Les yeux peuvent être facilement abusés, la conception réelle des lieux était masquée de puissantes illusions, hologrammes matériels. Lore considéra l'importance de la vérité et rejeta l'image que lui transmettait sa vue. Il arrêta la Jaguar à l'intérieur de ce qu'il avait pris pour un tunnel et qui n'était qu'un garage. Sony sauta de la voiture et le suivit dans ses appartements, modestes par la taille à l'exception d'un salon qui à lui seul couvrait une surface de cent mètres carrés. Un feu allumé par quelque esprit crépitait dans l'âtre de la cheminée. A la fois rustique et moderne, le style des lieux offrait un cadre plaisant, un confort simple et fonctionnel. Sony passa derrière le comptoir, posa sur un plateau une bouteille de whisky qu'elle choisit précautionneusement, un paquet de cigarettes et un verre d'une propreté irréprochable. Elle apporta le tout à Lore, affalé dans un fauteuil, perdu dans la contemplation des flammes mouvantes. Ses yeux étaient tristes quand il la regarda pour la remercier de sa délicatesse. Elle n'en demanda pas la raison et retourna au bar se servir un jus d'orange. Elle avança le second fauteuil près de la cheminée et s'y installa.

 

« Qui est la dame qui parlait ? »

« Celle qui serait devenue ma femme sur mon monde… si elle ne s'était pas sacrifiée pour venir sur Terre à ma recherche. »

« Je ne comprends pas. »

« Je préfère ne pas te conter certaines choses. »

« C'est à cause d'elle que ma sœur est morte ? »

« Non, je ne pense pas. Ils avaient dû sentir les germes de ma présence dans le corps de Jonathan. Ils espéraient me détruire avant que j'amène ma réincarnation à terme, et ils ont assassiné une innocente par erreur. Ils sont méprisables. »

« Qui ça ils ? Jonathan disait qu'il était le seul responsable. »

« Il vous mentait, et peut-être se mentait-il à lui-même. Il avait compris bien avant de commettre l'acte suprême. Il s'est effacé par amour pour Mê, et pour m'offrir un corps libre qui puisse hâter mon retour. Il a montré un cœur d'une pureté absolue. C'est pour ça que j'ai gardé ses souvenirs, les bons comme les mauvais. »

Sony scruta ce regard sombre et intense, puis repris d'une voix honteuse en mimant une timidité de femme japonaise.

« Je t'aime bien. »

« C'est un tort. »

« Non, ma sœur t'aimait aussi. Elle a essayé un jour de sauver l'un de tes amis mais elle est arrivée trop tard. Il a commencé à lui raconter votre histoire mais il est mort dans ses bras. »

« Voilà donc d'où tu tiens ces bracelets… »

 

 

LANDREAMS

 

Ils marchaient dans le jardin. La nuit était tombée depuis plus d'une heure et les étoiles scintillaient dans le ciel d'Irlande. Un air doux et frais animait les feuillages d'un chant mélancolique et suave, accompagné par les feulements de quelque animal nocturne de la forêt. Une lumière pâle filtrait du salon par la grande baie vitrée et convoquait son ombre, conviée à une promenade. Lore s'arrêta pour allumer une cigarette et s'allongea dans l'herbe sombre, le regard perdu dans l'espace étincelant. Le glissement des pas sur la pelouse s'interrompit. Sony s'installa près de Lore. Il sentit des cheveux frôler son épaule, et réalisa qu'il avait les yeux fermés.

 

         Onze pégases s'envolèrent un jour pour une folle chevauchée

         Les plus grands d'une race sacrée

         Par-delà mille univers leur ardeur les conduisit, inlassables

 

         Puis ils ne furent plus que trois, conquérants de l'impossible

         Animés d'une volonté farouche, illimitée

         Héritiers de la puissance d'êtres chers disparus, guidés par un rêve

        

         Aujourd'hui il poursuit seul sa quête, résolu et désormais

         Immortel, au cœur d'une pluie d'étincelles argentées, il s'ébroue de fierté

         Il sourit

 

Des scènes s'entrecroisaient, de différentes époques, les effluves oniriques de Jonathan côtoyaient les pensées de Lore. Il était encore trop tôt pour comprendre comment fonctionnait l'alchimie entre son fantôme et lui-même, pourtant il était clair qu'elle s'étendait bien au-delà du seul accès à la mémoire de Jonathan. Des zones plus intimes de son être étaient disponibles, que l'on pouvait comparer à ses pensées, son âme peut-être. Maintes fois Lore s'était interrogé sur la réalité de la mort de John et avait tenté d'établir le contact avec lui mais jusqu'à présent ses tentatives s'étaient révélées infructueuses. Leur coexistence de longue date devait cependant avoir créé un lien empathique qui serait peut-être un jour à même d'outrepasser la mort physique.

Une forme humaine bougea à ses côtés. Il en huma la présence agréable et changea de rêve.

 

 



16/04/2008
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