Sony quitta l'aéroport. Ce matin l'Irlande était sous la pluie, la France baignait sous un ciel azur d'été. Elle s'arrêta un instant pour respirer la douceur de l'air et sentir la chaleur du soleil sur sa peau couleur de blé, puis s'engouffra dans un taxi.

Dans le hall du building de la Rainbow International, une hôtesse la reconnut et la fit conduire au bureau du manager où elle requit l'aide d'un informaticien. Quelques manipulations illicites plus tard, il parvint à connecter son terminal au réseau interne du service postal. Les informations demandées ne furent pas longues à s'afficher. Une heure plus tard Sony ne respirait plus l'air conditionné de l'imposant bâtiment. Lore ne s'était montré dans aucune agence de la compagnie de Jonathan, mais le bureau distributeur de son message avait été localisé. Elle chercha dans sa mémoire le nom de l'enquêteur préféré de Jonathan et se souvint d'une illustration en couverture d'un roman qu'il lui avait montré. Un plan du quartier lui donna l'adresse d'une maison de confection spécialisée dans le sur-mesure.

Sa commande n'étonna personne. L'enseigne chantait une louange au Farfelu Roi. Haute comme trois pommes, pantalon noir, cape noire, chemise blanche, nœud papillon noir, haut de forme, un monocle qu'une vendeuse trouva au fond d'un tiroir, Sony alla jusqu'à faire marquer tous ces effets des initiales A.L.

Il lui fut impossible de trouver des chaussures d'époque, aussi opta t-elle pour une paire de bottines noires parfaitement lustrées.

Par chance le bureau postal où elle devait se rendre ne se trouvait qu'à cinq minutes à pied, rendant inutile la réquisition d'une voiture qui lui aurait encore coûté une fortune.

Un employé se livra à une description détaillée de « l'homme-déguisé-en-trouvère-rescapé-du-moyen-âge » et s'attarda sur son air inquiet, souvenir qui sans doute le frappa.

Sony renonça à consacrer son après-midi à son activité favorite, le tourisme, et poursuivit sa quête après une brève pause-déjeuner. L'étape suivante la conduisit à l'appartement du seul Jack Fisher répertorié dans l'annuaire informatique des services de télécommunication.

 

 

UNIVERS PARALLELES – ICHI

 

Lore passa la journée entière assit sur les marches du Sacré-Cœur. Quelque part dans cette ville pouvait se terrer le secret qui le hantait tel un trésor caché précieux, quête sacrée de toute une vie, ou peut-être était-il ailleurs. Que faire ? Attendre d'être à nouveau la proie des chasseurs, entamer les recherches en espérant le coup de chance miraculeux, ou bien oublier toute cette histoire et retourner sur Shilin conquérir son royaume…

Le sondage mental de la capitale s'était déjà révélé infructueux, alors à quoi bon gaspiller son énergie à étendre ses recherches à la Terre entière ? Il imagina une caméra qui voltigeait au-dessus de la ville, lui fit réaliser quelques loopings, plonger vers les marches où il était assis, puis dans une dernière boucle resserrée, stabiliser son vol, zoomant le plan sur son visage. Ses yeux s'assombrirent et ses lèvres s'arquèrent en un sourire dément. Un flot de possibilités défila derrière son front en une compilation d'images, souvent plus farfelues les unes que les autres mais toujours surgissant d'une vérité encore insoupçonnée, devenue réalité par la force des rêves. Quelque chose dans son esprit lui soufflait qu'il était en voie d'abreuver ses connaissances et enfin découvrir son pouvoir.

Le soleil disparut à l'horizon et le ciel s'illumina. Les éclairages de Paris tentèrent de rivaliser avec les étoiles mais rien n'y fit. La voie lactée dessina son empreinte indélébile pour rappeler la futilité des problèmes de ces pauvres petits humains.

 

         Dans la quête ardente du siège au cœur de la forêt indienne

         Toutes les ambitions sont déjà rejetées

         Il y a cette pierre de zazen dans la montagne

         Si un promeneur vient, je briserai la branche de pin

         J'enlèverai la mousse verte du rocher

 

« J'ai rien compris à c'que t'as dit, l'ami, mais c'était super chouette… »

L'homme qui s'était assis à côté de Lore lui tendait une bouteille de rhum. Lore en but une gorgée et la lui rendit.

« C'était un poème zen. »

« Hum, ce truc chinois à la mode. Tout l'monde veut faire du zen maintenant, ça fait chic d'en parler à ses potes. Moi j'préfère m'payer du pinard, au moins je m'emmerde pas. Tu fais quoi toi ? T'as pas l'air d'un mec qui vit dans la rue. Avec ton look de Mathusalem on dirait que tu fais du cinéma. »

« Non. Prestidigitateur. Magicien si tu préfères. »

« J'te croirais si tu m'faisais apparaitre une bouteille. Mais t'bile pas, si t'y arrives pas, je t'en voudrais pas non plus. » Les éclairages les plus proches perdirent de leur insolente puissance. Une bouteille suspendue dans les airs flottait telle une marionnette retenue par d'invisibles fils tendus entre les mains de Lore. Le verre se colora d'une teinture d'ambre. Une étiquette prit forme sous le pinceau de l'artiste. L'image se précisait, ses doigts tissaient ce qu'il lisait dans son esprit. Sa mémoire compléta l'illusion jusqu'à ce qu'elle soit parfaite… Un jeu d'enfant. La lumière retrouva son éclat. Lore tendit le résultat de son tour de passe-passe au seul spectateur médusé. La bouteille virevolta entre ses mains puis il se décida à l'ouvrir. Son odorat reconnut l'arôme, la première gorgée révéla le goût du whisky. Il lança un coup d'œil au magicien puis son regard, brillant de satisfaction, retomba sur la bouteille. « Tu devrais aller les voir, en bas. Peut-être que t'arriverai à les impressionner tous ces agités du bocal qui se collent l'étiquette de savants. »

« Les savants ne s'intéressent pas aux illusionnistes. Ils savent que tout ce que nous faisons n'est que trucage. »

« D'habitude ouaih. Mais toi t'as pas de matériel. Alors je sais pas comment tu fais mais j'suis sûr que c'est pas normal. Tu sais j'suis pas la moitié d'un idiot malgré mes apparences, et même si j'ai l'air d'une cloche j'peux te jurer, croix d'bois croix d'fer, que j'y bossais avant. Ouaih ! Mais je m'suis fait virer, parce que j'buvais trop. Tiens, j'vais même te confier un secret. Quand j'y travaillais encore j'étais copain avec un mec qu'avait des pouvoirs psychomachins… paranormaux quoi. Tous les jours à la même heure il avait l'impression qu'sa femme passait à côté d'lui. Un jour elle lui a dit qu'à cette heure-là elle était toujours dans l'métro entre Chevaleret et Place d'Italie. C'est com'ça qu'on a trouvé qu'son bureau était sous cette ligne de métro entre les deux stations. J'crois qu'si mes patrons avaient su qu'on avait découvert ça ils m'auraient jamais viré. »

 

La discussion continua ainsi toute la nuit. Lore fabriqua encore trois illusions de bouteille de whisky. Le beau parleur s'étonna de ne pas être malade ni même saoul. Puis les étoiles une à une s'éteignirent sombrant dans la marée bleue montante du jour naissant. Le trafic routier s'intensifia, Paris se réveillait de son court sommeil. Apparurent alors les premiers sportifs, les adeptes du jogging, ceux qui promènent leur chien, les matinaux qui dévalisent boulangeries et kiosques à journaux, les parents pressés qui amènent leurs enfants à l'école avant de se précipiter au travail, les grand-parents qui vont tranquillement faire leur marché, puis les autres, s'assembler peu à peu en une foule de plus en plus dense et bruyante. Régulièrement le sol tremblait au passage des métros dans les vaisseaux sanguins de la capitale.

Plus bas encore d'autres fourmis devaient se réveiller, anonymes, insoupçonnées, des travailleurs surdoués à l'écoute d'un monde ignorant leur présence sous ses pieds.

Lore posa la main à plat sur l'une des marches pour essayer d'en entendre le cœur. Un mur de béton glacial lui renvoya l'écho de ses pensées. Il laissa alors glisser son esprit le long de l'enceinte. Le décor sombre se modifia. Il aperçut de la lumière, l'entrée d'un bâtiment anodin, une porte donnant accès à un endroit tenu secret, où il vit un entrepôt de matériel. Personne en vue. Il sourit et se transporta dans sa vision.

Le beau parleur lui tendit la main en guise de salut, elle se referma sur le vide. Un promeneur matinal vit un homme aux allures de clochard parler tout seul et se lever. Quelque chose attira son attention, dans sa main droite, une lueur ; sûrement un mégot qu'il faisait mine de jeter. Il contemplait le sol d'un air satisfait, les effets de l'alcool sans doute, à moins que la folie l'ait emporté.

 

« Sony ! Je ne m'attendais pas à te revoir. Je t'en prie, entre. Ne fais pas attention au désordre, j'ai reçu des amis hier soir. Mazette, ton déguisement est très réussi », dit Jack en entonnant le générique d'un vieux feuilleton.

« Son aura flotte dans ton appartement », coupa Sony.

« On ne peut rien te cacher. Ferais-tu par hasard escale en France avant de retourner au Japon ? Et pourquoi cet accoutrement ? »

« Non. Je cherche Lore. Je sais qu'il était à Paris. »

« Oui, je l'ai vu il y a quelques jours. On a fait la fête ensemble, une cuite mémorable. Je ne l'avais jamais vu dans un tel état. Il passait de la tristesse au rire. J'ai cru qu'il me faisait une dépression. Il avait l'air à cran. Tout ce que je sais c'est qu'il s'est baladé sous la capitale en un lieu aussi gardé que l'était le Pentagone à l'époque. Il semblait avoir trouvé ça drôle. Tu sais, je ne voudrais pas te décourager, mais je crois que ce n'est pas la peine de lui courir après. C'est un magicien, qui plus est un peu fou. On ne sait jamais ce qu'il mijote. Je ne suis même pas certain qu'il sache lui-même ce qu'il fait… Sony tu t'en vas déjà ? »

La porte claqua. Jack ne fit aucun effort pour rattraper la fillette qui courait dans le couloir mais par prudence il décommanda son rendez-vous de la soirée.

 



27/05/2008
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