UNIVERS PARALLELES – SAN

 

Une femme regarda Lore attentivement quelques instants puis vint à sa rencontre. Ses yeux d'une clarté exceptionnelle éclairaient un visage noyé dans une chevelure à la blondeur nordique. Elle détacha de son chemisier une broche ornementée d'une rose noire et argent. Sa voix émue parlait avec un léger accent. « Elle ne se fane pas. Elle est le signe d'un amour éternel. »

Comme Lore ne semblait pas la reconnaître elle s'attrista et son bras retomba le long de son corps comme tenu par un fil que l'on coupe, comme si la vie l'avait abandonnée en l'espace d'un songe. Le rêve se brisa et la fleur chût. Lore se baissa pour la ramasser et la fit tourner entre ses doigts. Les couleurs lui étaient familières, l'arôme, celui qui avait hanté sa prime enfance lorsqu'il se promenait dans les jardins de Majelite. Une aura magique se dégageait de chacun des pétales, plus doux que le velours. La jeune femme le regardait faire sans mot dire, puis cita une phrase dans sa langue maternelle. Cela ressemblait à un poème. Lore écouta sans comprendre les mots, l'esprit contait et seul comptait. Il tendit la main et lui rendit la broche saupoudrée d'éclats de cristaux. Elle brillait de la rosée des matins calmes et enchanteurs. Comment pouvait-elle être entrée en possession d'une telle fleur ? Il voulut la questionner mais elle baissa la tête et tourna les talons lentement, tenant toujours la fleur contre son cœur. Il la regarda s'éloigner, et lorsqu'elle eut disparu, un sentiment poignant l'étreignit qui le poussa à sa suite. Il la rejoignit alors qu'elle montait dans une voiture de location, elle le regarda.

« Vous lui ressemblez tant… C'est lui qui m'a donné cette fleur avant de disparaître. »

« Qui ça lui ? »

« Je ne sais pas. C'était l'an dernier, des pêcheurs l'ont découvert inanimé dans la Mer du Nord. Ils l'ont conduit à l'hôpital où j'ai pris soin de lui durant toute sa convalescence. Personne à part moi n'a pu toucher cette broche. Elle doit être protégée par un charme puissant qui empêche quiconque de la saisir. En fait je crois qu'elle fascine et qu'elle effraie. »

« Mais sur lui, que pouvez-vous me dire ? »

« Bien peu de chose. Il est resté quatre jours, et la plupart du temps il était inconscient. Parfois il réclamait son journal… Ah si ! Shilin ! »

« Pardon ? »

« C'était un mot qui revenait toujours dans un délire, un nom chinois ou indien, je ne sais pas… Vous êtes de sa famille ? Son frère ? »

« Non, mais peut-être… » Lore semblait profondément troublé. Il reprit lentement « Je viens d'un autre monde et d'un autre temps… » Sa voix avait eu quelque chose d'irréel dans l'intonation. La jeune femme semblait boire ses paroles avec délectation. Lore la dévisagea un moment, puis la convia à faire quelques pas. Chacun garda le silence, le cœur battant, appréhendant une révélation importante. Ils s'arrêtèrent enfin à la terrasse d'un salon de thé et s'y installèrent. La température était douce, et l'arôme de la rose noire et argent embaumait l'atmosphère, envahissante et capiteuse effluve d'un passé bienheureux. Les couleurs, les odeurs, la musique de Shilin, transcendaient l'espace et le temps, et distillaient dans l'air leurs ondes bienfaisantes. Lore semblait plus détendu. Une théière et deux tasses se posèrent discrètement sur la table. Puis la jeune femme prit la parole la première.

« Comment s'appelle votre monde ? Je croyais que nous n'en avions découvert aucun ? »

« Vous vous méprenez. Je ne suis pas né sur une colonie de la Terre… Ma planète se nomme Shilin. Et tout ce que vous m'avez dit tout à l'heure m'intéresse au plus haut point… » Tout en parlant Lore esquissa une série de gestes lents et en un battement de paupières sa combinaison émeraude se mua en une tunique aux couleurs de la rose. La jeune femme hocha la tête, regardant tour à tour la fleur et Lore. La rose noire et argent avait créé une aura de douceur irréelle comme si le temps s'était arrêté dans la sphère les enveloppant. Lore soupira et reprit.

« Ces couleurs, sont les couleurs de ma famille. J'ai été élevé dans cet univers merveilleux, bercé toute mon enfance par l'arôme envoûtant de ces roses qui poussaient dans les jardins du palais. » Il guetta la réaction de la jeune femme avant de poursuivre. « Je suis le prince Lore Kreeves, prétendant au trône de Shilin. Et j'aimerai que vous me disiez tout ce que vous savez au sujet de ce journal ou de son auteur. »

« Et ensuite, vous allez repartir chez vous ? »

« Le temps de régler quelques détails à Paris, oui. »

« Ai-je une chance de revoir un jour celui qui m'a donné cette fleur ? »

« Je suis moi-même à sa recherche. Et les seules traces que j'ai de lui se résument à votre témoignage. »

Elle baissa les yeux sur sa tasse de thé, essuya les larmes qui perlaient sur ses joues et parla dans sa langue maternelle. Lore comprit qu'il s'agissait de mythologie. Elle fit allusion à un personnage dont elle ne révéla pas le nom, qui tenait place parmi Odin, Thor, Tyr, les walkyries, les géants et les nains. Elle sécha ses larmes à nouveau et releva la tête. Son regard revint d'un court voyage intérieur, elle reparla en français.

« Il faisait disparaître son journal comme un tour de passe-passe. Jamais je ne l'ai vu le ranger. Le jour où il a quitté l'hôpital il ne l'a pas emporté avec lui et ne m'a pas dit où il le cachait. Avant de partir il m'a juste laissé cette rose… magique. »

« N'a t-il jamais fait allusion à autre chose sur Shilin ? »

« Si, j'oubliais, une fois, au début de son séjour, il a prononcé un nom, quelque chose comme Li Chen, une sorte de nom chinois… C'est tout. Il ne parlait jamais. »

 

Lore ne répondit pas, et s'abîma dans la contemplation de sa tasse. Les cercles de lumière concentriques dessinés par les rayons du soleil s'animaient sous ses yeux au rythme du mouvement de ses mains. Il imagina les sentiments d'un observateur assistant à la création de l'univers. Ils parlaient en ce moment de la naissance de Shilin, dont les récits les plus anciens remontaient au mariage de son grand-père avec une femme aux yeux bridés du nom de Li Chen. Les elfes prétendaient que Shilin était née de cette union. Il était maintenant temps de poser les pièces du puzzle sur une table et de commencer à les assembler.

« Où habitez-vous ? », demanda Lore.

« A l'Hôtel des Lys, rue Saint-Martin. Ce n'est pas un trois étoiles mais… »

« Prenez cette carte. Vous allez vous rendre à cette adresse et vous y demanderez une suite. Je me charge de téléphoner pour confirmer votre arrivée. A présent je dois vous laisser. Je vous contacterai. »

« Merci infiniment.»

 

Un coup de vent fit claquer sa cape, souvenir de Shilin. Il espéra un instant entendre le hennissement de son cheval mais il n'en fut rien. Des enfants passèrent à ses pieds en courant. Il respira l'air de la capitale et sentit une faible odeur d'iode, et les cris des cormorans au-dessus de sa tête. Les chants elfiques parvinrent à ses oreilles parmi les bruits de la cité. Une porte existait entre Shilin et la Terre, dont la poignée était dans son esprit. Il avisa un vidéophone et entra dans la cabine, introduisit sa plaque, composa son code et réserva une suite à son hôtel pour la jeune femme à la rose, réalisant qu'il ne connaissait même pas son nom… Il en profita pour rechercher l'adresse de Jack Fisher et lui fixer rendez-vous en début de soirée. Il se rendit ensuite à l'agence parisienne de la Rainbow International où il rejoignit le bureau de Jonathan en évitant soigneusement les caméras de surveillance, et convoqua le responsable du département informatique qui ne tarda pas à arriver, visiblement inquiet.

 

« Détendez-vous, je n'ai rien à vous reprocher. Il est vrai que vous n'avez pas l'habitude de me voir ici. Mais installez-vous à mon bureau si vous voulez bien, j'ai quelque chose de délicat à vous demander. Que désirez-vous boire ? Whisky, Martini, Porto, un cocktail… »

« Un coca si vous avez. »

« Vous ne préférez pas prendre un remontant ? Je vous l'ai dit, j'ai quelque chose de délicat à vous demander.»

« Alors une bière si vous avez… S'il vous plait. »

« J'ai, et il me plait. Blonde, brune, rousse, blanche, verte ? »

« Une blonde, s'il vous plait. »

« Il me plait toujours. Tenez. »

« Merci. »

« Je vous en prie. » Lore se servit un verre de whisky qu'il fit tourner dans ses mains, faisant jouer les reflets de la lampe électrique sur le breuvage ambré. « A côté de votre bras droit se trouvent quelques notes, qui devraient vous permettre de vous connecter à un ordinateur se trouvant quelque part à Paris. Il s'avère que par l'intermédiaire de cet ordinateur, un pirate informatique se connecte à toutes les machines de la Rainbow, et que c'est une très mauvaise chose. Restez assis, je ne vous ai pas demandé de modifier les accès à nos machines. Je vous demande d'entrer dans cette autre machine. »

« Et si je n'y parviens pas ? »

« Mettez-vous donc en doute vos compétences ? »

« Non, mais… »

« Comment vous appelez-vous ? »

« Platon, monsieur. Albert Platon. »

« Monsieur Platon, vous n'êtes pas ici par hasard. Si j'avais ne serais-ce que l'ombre d'un doute sur vos talents de génie informatique il n'y aurait pas de travail ici pour vous. »

« Oui monsieur. »

« Bien. Alors Albert c'est à vous maintenant. »

 

Le jeune homme commença à pianoter sur la console. Au même instant, en Irlande, Alpha entamait des manipulations identiques selon les messages télépathiques de Lore. Au bout d'une heure celui-ci se resservit un whisky et sortit une autre bière du réfrigérateur. Albert semblait concentré sur sa mission pour le moins délicate et laissait parfois échapper un juron en marmonnant dans sa barbe. De son côté Alpha glissa son esprit dans les circuits successifs de communication mondiale et s'arrêta à l'entrée du système qu'ils tentaient de forcer. Elle s'insinua entre deux requêtes, profita du passage d'un paquet de données et se faufila à l'insu du système tel un virus, en quête du noyau central. Lorsqu'elle y parvint, elle vida le flot d'informations qu'il recelait dans sa propre mémoire et pista les tentatives de connexion à la matrice centrale. Lorsqu'elle en détecta une, elle shunta la réponse et introduisit ses signaux dans les circuits, donnant au système qu'elle avait investi l'image d'une connexion émanant d'un de ses terminaux. L'espace de quelques secondes tous les échanges cessèrent. Son intervention n'avait pas dû être sans dommage. Puis les transactions reprirent, de plus en plus nombreuses. Elle détecta celles qui l'intéressaient et leur donna un caractère prioritaire. A l'autre bout de la ligne Albert reçut un message qui lui arracha un sourire de satisfaction et une rasade de bière à la canette qu'il prit en main.

« Nous y sommes », dit-il, lorsque Lore lut à l'écran ce qui lui était finalement destiné : Alpha on line. Albert sourcilla. « Qu'est-ce que c'est que ça ? » Le regard de Lore brilla sensiblement.

« Je veux tout savoir sur cette machine, sa localisation, ses utilisateurs, ses fonctions, à quelles fins… tout. Mon cher Albert, vous êtes maître à bord. A vous de jouer. »

 



27/05/2008
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