Deux heures s'écoulèrent dans le ronronnement constant d'une imprimante. Lore s'était installé à côté d'Albert et dirigeait ses manipulations. Il nota au passage quelques noms, s'arrangea pour que le jeune homme ne s'attarde pas à visualiser les pages qui faisaient référence à un certain Lore Kreeves, à une certaine Shilin, et détourna la conversation lorsqu'au milieu de pages entières apparut le nom de J. J. Jones. Albert hocha la tête les quatre fois qu'il nota le nom de son grand patron sur son moniteur mais il ne fit aucune remarque.

Ils venaient de localiser un groupe de C.O.M. voués à une certaine U-241 lorsqu'un message s'afficha à l'écran : Alert trakkers, suivi d'un rapport de déconnexion. Quelques instants auparavant une série d'échanges prioritaires avaient transités dans l'ordinateur, des ordres de repérage de toutes les consoles connectées à ce moment précis sur le central. Alpha leur avait donné le nom de trakker. Elle s'était empressée de donner l'alerte à Lore : effacer toute trace de son intrusion, et avait reflué avant que le système déconnecte tous les utilisateurs. A la vitesse de la pensée elle avait alors verrouillé tous les accès à l'extérieur, semant la pagaille dans tous les nœuds des circuits informatiques qu'elle traversait. Albert se précipita sur l'interphone et composa un code.

« J.C. je veux que tu me coupes immédiatement tous les accès au central ! J.C. tu m'entends ? »

« Bien sûr que je t'entends, pas la peine de hurler comme ça, t'es malade ! On est en train d'envoyer des données au States, ça va foutre un bordel monstre ! »

« Arrête tout. Ordre du boss. »

« Ok. » J.C. siffla quelqu'un. Un message apparut sur la console. « C'est fait. »

« Je vois ça. Merci vieux. »

« Ouaih, bah ! J'espère au moins que tu as une raison valable à me donner parce que maintenant va falloir faire le tri dans tout ça, et expliquer à l'agence de Manhattan pourquoi on a tout fait sauter. »

 

Lore reçut un message télépathique, la voix d'Alpha :

« Lore, je crois que je n'y suis pas allée très en douceur. »

« Tu crois ? Attends je vais vérifier. »

 

« Bon sang que s'est-il passé ? »

« Je téléphone à quelqu'un, monsieur, on va le savoir tout de suite. » Albert composa un numéro et attendit. Intrigué, il recommença deux fois le même numéro, puis deux autres, et raccrocha. « Rien. J'en connais qui vont passer une mauvaise nuit. »

« Pourquoi ? »

« Impossible d'obtenir une ligne extérieure, ni en France ni à l'étranger. Je crois qu'on a détraqué une bonne partie du système mais je ne vois vraiment pas comment... »

Lore s'empara du paquet de feuilles imprimées. « N'oubliez pas de tout éteindre et de fermer le bureau avant de partir. »

« Mais... »

« Servez-vous un verre Albert, vous l'avez bien mérité. Je me sauve... »

 

La fin de la phrase fut étouffée par la porte. Personne dans le couloir, pas de caméra en vue. Lore détruisit les pages qu'il avait pris soin de mémoriser, ne laissant aucune trace de ses recherches. Il leva le bras droit comme pour se protéger le visage avant de traverser une vitre et disparut au moment même où la porte de son bureau s'ouvrait. Il entrevit les yeux égarés d'Albert avant que le voile se referme. « J'espère qu'il prendra ça pour une hallucination, je m'en voudrais qu'il sombre dans la folie pour si peu », pensa t-il en prenant connaissance de la dimension où il venait de passer et de l'immense tissage sur lequel il se tenait, gigantesque toile d'araignée dont chaque fil avait une largeur de l'ordre du mètre.

Il fit un tour d'horizon espérant ne pas rencontrer le propriétaire des lieux, et se conforta dans sa solitude apparente et rassurante. Un bruit sourd pourtant interpella ses sens. A une centaine de pas, une cascade d'un liquide grisâtre semblable à du plomb fondu tombait dans le vide entre deux fils. Par intermittence une goutte heurtait l'édifice, provoquant des secousses  qui filaient jusqu'à Lore tel un mini tremblement de terre. Il marcha le long d'une dimension adjacente, surveillant du coin de l'œil la cascade métallisée. Loin devant, à la limite de son champ visuel, quelque chose bougea, un point se déplaça en diagonale entre les fibres de la toile puis s'arrêta. Il concentra son regard sur ce point et fit un agrandissement. C'était une sorte de ballon autour duquel des pattes velues étaient réparties, toutes sur la même longitude, et l'une d'elle bougeait insensiblement. Le mouvement cessa et il entrevit un œil qui le fixait. Le corps de la chose vibra et se ramassa sur lui-même. « Tzzz...» fit la chose. Lore tressaillit. « Oups... Je ferai peut-être mieux d'aller voir ailleurs si j'y suis… » Le point se mit à grossir très vite, trop pour lui laisser le temps de s'enfuir. Lore se bâtit un champ de force électrifié et s'accroupit pour encaisser le choc. Il y eut un bruit assourdissant semblable à un réacteur d'une de ces fusées du XXe siècle, une rafale d'ouragan sur son dôme protecteur, suivie d'une faible secousse. Lore pivota pour faire face et contempla la créature qui se tenait près de lui. Il se redressa lentement pour ne pas effrayer l'animal et entama l'esquisse de quelques gestes très lents.

« Tzzz... Bonjour, mes amis m'appellent Pwick. »

« Enchanté, Lore Kreeves, pour vous servir. » Il interrompit sa manipulation, amusé par cette rencontre fortuite et étonnante mais conserva la sphère d'énergie qu'il venait d'emmagasiner à bout de bras au cas où cet échange courtois devait tourner court.

« Vous venez de cette dimension qu'on nomme Terre ? »

« C'est à peu près ça. Disons que Terre représente un grain de poussière de l'univers à trois dimensions que mes congénères conçoivent et nomment précisément Univers. »

« Tzzz... Intéressant tzzz... Vous avez tous ce pouvoir de vous déplacer entre les dimensions ? »

« Pas tous non. Nous sommes une minorité. Mais je ne connais que l'équivalent d'un grain de poussière d'étoile de l'univers. »

« Ce doit être une aventure formidable de pouvoir se déplacer ainsi. Tzzz... Croyez-vous que je puisse en faire autant ? »

« Je ne sais pas. N'avez-vous donc jamais essayé ? »

« J'ai bien tenté de le faire, mais tout ce à quoi j'ai abouti a été d'accroître ma vitesse de déplacement tzzz... Pensez-vous pouvoir m'enseigner cet art tzzz... ? »

« Je ne pense pas. Je ne sais pas moi-même comment je fais. Je veux changer de dimension, je change. »

« Tzzz... Cela paraît simple. Tzzz... C'est juste une question de volonté ? Pourtant moi je le veux vraiment. Pourtant je suis toujours là. Tzzz... tzzz... »

« C'est que nous sommes tout de même… très… différents. Mais dites-moi, Pwick, comment se fait-il que nous puissions nous entendre avec des références relativement proches ? Avez-vous déjà côtoyé des êtres qui me ressemblaient ? »

« Plus ou moins tzzz... C'était un être très étrange, qui venait me voir régulièrement tzzz... Il se faisait appeler Monsieur Journal, et se peuplait de descendants. Il me parlait d'une autre façon que vous et je l'écoutais. Tzzz... Ce fut un enseignement très intéressant. »

« Vous ne le voyez plus ? »

« Tzzz... Hélas non tzzz... C'est dommage car à mon sens il venait de dimensions assez semblables à la vôtre, et nous aurions pu je crois avoir une conversation très intéressante tous les trois. »

« Savez-vous ce qu'il est advenu de lui ? »

« Hélas non. Il a simplement disparu tzzz... C'est tout. »

« Et vous restez toujours ici ? »

« C'est mon univers, je vous l'ai dit tzzz... Je n'arrive pas à le quitter tzzz... Mais peut-être pourriez-vous m'emmener avec vous à la découverte du monde ? Tzzz... Tzzz... »

« Je ne crois pas que ce soit là une bonne idée. »

« Tzzz... S'il vous plait, j'aimerai tant voyager, tzzz... connaître d'autres dimensions… Tzzz... Tzzz... »

Les pattes commencèrent à s'agiter, l'animal se replia sur lui-même comme prêt à bondir. Lore déchira un voile et se jeta de côté, un sifflement s'éleva. Lore fit volte-face sur le point de lâcher la sphère d'énergie mais retint son geste. Pwick l'avait suivi, les pattes toujours recroquevillées sous le ballon qui lui servait de corps. Son cou ondulait et se craquelait. Il émettait des grésillements rauques et souffla un « tzzz... pas bon » entre deux grincements stridents. Lore s'empressa de rouvrir la porte des dimensions et utilisa son attaque pour envoyer l'animal dans son univers. Il crut entendre un « merci » au moment où le voile se refermait mais n'en fut pas certain. Une alarme se déclencha accompagnée de hurlements affolés dans des hauts-parleurs. « Alerte intrusion, Unité A, intervention immédiate, présences non-identifiées… » Lore reconcentra une sphère d'énergie qu'il libéra dans le couloir. Les objets parlants se turent dans le fracas des caméras qui chutèrent de leur support, déformés par la chaleur dégagée.

 

Il était à nouveau au Start Center One, mais pas aussi incognito qu'il l'aurait souhaité. Il avança rapidement jusqu'à une intersection, jeta un coup d'œil de part et d'autre puis s'engagea furtivement dans le couloir et poussa la première porte qu'il croisa. Il se retrouva dans une sorte de musée sombre et poussiéreux. Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir avant de s'éloigner. Lore esquissa un geste, une torche se matérialisa dans sa main. Il fit brièvement le tour de la pièce, remarquant de vieux ordinateurs, de vieilles boîtes de disquettes et supports assimilés, des piles de dossiers datant pour certains de plus d'un siècle. Cette pièce devait contenir tout ce qui n'avait pas eu le privilège de reposer dans une salle d'archives. Lore feuilleta quelques dossiers, qui ne semblaient contenir que des notices d'utilisation informatique et des listings de programmes obsolètes. Idem quant aux disquettes, tout du moins d'après les titres griffonnés sur les étiquettes, puis il trouva une pile de disques soigneusement rangés dans un tiroir à double fond, contrastant avec le désordre des antiquités qui peuplait cette salle. Il en prit un au hasard, l'inséra dans le lecteur optique du seul ordinateur relié à une prise courant et commença à pianoter sur la console. Il ne doutait pas de l'importance de la chose mais ne s'attendait pas à une découverte d'une telle ampleur : le journal du Centre !… Hélas verrouillé. La boîte noire du Start Center One était minutieusement protégée, et le code d'accès introuvable. Mais en poursuivant ses tentatives de piratage, Lore tomba sur un flash d'informations internes, une interview des plus époustouflante. En fait de scoop, il avait enclenché la projection d'un entretien illicite que les caméras de surveillance avaient stocké en mémoire. Quoi de plus ingénieux que de confier ce précieux trésor au fatras de reliques qui l'entouraient…

 

Deux hommes étaient assis dans une salle de chimie. Un troisième, répondant au nom de Professeur Quartz, se tenait debout près d'un arsenal biotechnologique face à un tableau lumineux où s'animaient des mosaïques, et parlait en désignant de sa baguette à infra-rouge des points précis sur les cristaux.

 

« … humains comme vous et moi. Ils procédaient par manipulations neurophysiologiques, en clonant les neurones du patient, développant des zones de ramifications cérébrales artificielles pour aboutir à une optimisation de la matière grise, une parfaite constitution mentale et donc physique, celle-ci étant gérée par les impulsions du cerveau. Leur action était complétée par une transformation génétique de l'ADN en procédant par implants, de façon à rendre le système immunitaire infaillible et générer une reconstitution systématique et ultra-rapide des tissus organiques en cas de blessure, même mortelle. Les mutants ainsi obtenus étaient intégralement invulnérables. Pour parfaire le tout, les scientifiques leur avaient injecté une substance biochimique destinée à prolonger leur durée de vie. Après trois semaines d'incubation ils constatèrent que les cellules continuaient à vieillir normalement. Peut-être une erreur de dosage ou de composant. L'évolution du projet leur échappait mais n'en demeurait pas moins un échec. Les effets secondaires dépassèrent leurs ambitions les plus optimistes. Le pourcentage d'échec était insignifiant mais cependant atroce ; ceux qui n'avaient pas supporté l'injection s'atrophiaient à vue d'œil, pour n'être plus en quelques heures à peine qu'une masse informe de chair à l'esprit déluré, et inconscient de leur état. Certains avaient même régressé à l'état fœtal. Ces aberrations furent aussitôt désintégrées. Certains scientifiques, traumatisés, durent se shooter à la neuromorphine pour ne pas dérailler. L'un d'eux se suicida d'une balle dans la tête. Les autorités générales décidèrent de mettre le projet en stand-by et de ne poursuivre l'opération qu'en théorie le temps que tout rentre dans l'ordre. Les scientifiques voués aux travaux de recherches les plus controversés entretenaient depuis longtemps des polémiques diffamatoires auprès des dirigeants, en quête de l'élixir d'immortalité. La tension était devenue insoutenable. Les mutants qui avaient survécu ne présentaient aucun symptôme, pas la moindre manifestation d'une quelconque altération ni de leur organisme ni de leur psychisme. La substance injectée dans leur sang n'avait en apparence aucun effet sur eux. Rien ne laissait présager, d'après les tests draconiens, une évolution possible. La transformation s'opéra brutalement, à une vitesse phénoménale, les mutants en question avaient acquis du jour au lendemain la faculté de se décomposer en atomes, une dématérialisation spontanée, immédiatement suivie d'une reconstitution identique à l'initiale en un lieu donné. Autrement dit, ils avaient acquis le pouvoir de se téléporter ! Les Center One Man étaient conscients de ce que cela impliquait. Ils ne maîtrisaient plus le projet qu'en partie. Malgré les risques de non-coopération voire de rébellion des mutants, l'Opération Karma avait pour ainsi dire atteint son apogée. Les mutants étaient bien plus que des surhommes invulnérables, ils étaient infaillibles, insaisissables, inhumains. A défaut d'être immortels, ils étaient des Spacelanders. Les recherches se poursuivaient dans la plus totale confusion… »

Lore était absorbé par l'écran, complètement abasourdi. Une détonation retentit dans le couloir, des cris et des bruits de pas précipités, une alarme se déclencha. Lore éteignit la machine, mit le disque optique dans sa poche et se leva d'un bond. Il entrebâilla la porte, risqua un œil. Des gens en armure métallisée, d'autres en blouse blanche, passaient en courant dans les deux sens. Il se mêla à la foule.



27/05/2008
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