Il se retrouva baigné dans un monde aquatique, fit quelques brassées puis à la limite de la noyade se laissa tomber quelque part dans le Start Center One. Il toussa, cligna des yeux et vit une paire de bottes en gros plan, leva aussitôt la tête. Des rangées de combinaisons noires et grises métallisées s'étalaient d'un bout à l'autre de la pièce. Personne. Il était dans un vestiaire. Au fond une porte en acier était fermée, traversée de trois barres horizontales. Pas de fenêtre, pas de conduit d'aération, il se trouvait dans un grand coffre, hermétiquement clos.

Assis en tailleur il s'enveloppa dans sa cape formant un cocon, et porta la température de son corps à quatre vingt dix degrés. La fumée s'échappait de ses vêtements. Il déclencha un tourbillon de vent pour la chasser et mieux se sécher. Puis il décrocha tous les exosquelettes, les entassa au milieu de la pièce, en mit un de côté et fit disparaître le tas. Il enfila la tenue qu'il s'était choisie, une combinaison noire, et en modifia le nom et le grade. A compter de cet instant il serait le lieutenant L. Kreeves. Aucune arme n'était entreposée dans la pièce. Il s'en créa une, à l'image de celles qu'il venait de contrer, et la fixa à sa ceinture. Puis il déclencha la mise sous tension de l'exosquelette. Les fibres de la combinaison se tendirent et se resserrèrent, la transformant en une armure aussi légère que le tissu et plus résistante que du kevlar. Il avança jusqu'à la porte et entreprit de la forcer. Les barres métalliques grincèrent mais ne cédèrent pas. Il recommença à nouveau, en vain. Il saisit alors l'une des trois barres et tenta d'en faire décroître la température. Aucun échange d'énergie n'eut lieu. Stupéfait, il commuta le boîtier de son ceinturon sur arrêt. Le ronronnement se tut, l'armure se muta en combinaison. Il ôta les bras des manches et appliqua les mains sur la barre centrale. Cette fois il sentit l'afflux d'énergie, le métal grinça, changea de couleur en gelant puis céda, lorsque devenu cassant comme du verre Lore lui donna un coup du tranchant de la main. Il procéda de même avec les deux barres adjacentes, s'assura qu'il n'y avait pas d'autre verrou et renfila les manches de sa combinaison. Lore hocha la tête. Une fois activée, l'armure empêchait donc l'utilisation de la magie… Il rajusta une dernière fois sa tenue et commuta l'interrupteur sur actif.

 

Des pas résonnèrent dans le couloir. Il attendit que le bruit s'éloigne et ouvrit la porte. Une caméra pointait son œil vers lui. Il pria pour que le surveillant fut distrait devant son moniteur de contrôle et referma le panneau d'acier, qu'il cala avec un morceau de métal. Cela pouvait faire illusion tant que personne ne chercherait à entrer. Son vœu sembla être exhaussé, les haut-parleurs restèrent muets.

 

« Eh toi ! Qu'est-ce que tu fous là ? » Lore se retourna lentement. « Oh pardon mon lieutenant, je vous avais pris pour un de ces COM qui s'amusent à parader dans les C.E. » Lore regarda la plaque nominative de l'homme en gris qui le dévisageait.

« Pas de mal. Mais vous sergent Houblon, qu'est-ce que vous foutez là ? »

« On vient de nettoyer le secteur huit, je vais faire mon rapport au P.C. Quarante huit morts, deux blessés graves dont un dans le coma, seul le soldat Marc s'en est sorti indemne, c'est un miracle. Vous verriez sa C.E., une entaille comme ça à hauteur de l'abdomen. Moi qui croyais ces satanées C.E. indestructibles, je crois que les ingés ont encore pas mal de boulot. Bon sang, quel carnage… »

« Et la fille, comment va t-elle ? »

« Marc ? Elle a envoyé balader le toubib du bloc I. Toujours aussi commode, c'est signe qu'elle va bien. Vous allez au P.C. mon lieutenant ? Permettez que je vous accompagne. »

« Volontiers. Avez-vous une cigarette sergent, j'ai oublié les miennes. »

« Euh, je veux bien mon lieutenant mais vous connaissez le règlement, interdiction formelle de fumer ici. »

« C'est vrai, je ne m'y ferai jamais. »

 

         La foi est notre alibi, qui arme nos bras

         D'une croix de bois qui n'est plus à faire

         Et expédie en enfer ceux qui n'épousent nos lois

 

         Moutons blancs, brebis affables, le loup Panurge est notre prêtre

         Asticots et crapauds de bénitiers, nos prières sont-elles moins dangereuses

         Que celui pour qui nous polissons le canon, et pour lui, faisons la quête

         Car qui d'autres que nous entretien cet esprit de conquête ?

 

« Pardon mon lieutenant, c'est quoi cette chanson ? »

« Que lisez-vous ici ? »

« L. Kreeves mon lieutenant. »

« Connaissez-vous Jonathan Jim Jones ? »

« Je crois que j'ai vu le film à la télé, c'est l'histoire d'un aventurier qui a la phobie des serpents si je me souviens bien. »

« Pas vraiment non. C'était un musicien, écrivain du XXe siècle. Disons que c'est une chanson de lui et de moi.»

« Le L sur votre plaque signifie Lore ? C'est pas un prénom très courant que vous portez là mon lieutenant. Pourtant il me semble l'avoir déjà entendu quelque part...»

« C'est possible. Je vous en prie sergent. »

 

Lore reconnut le même genre de porte qui délimitait l'accès à toutes les unités spéciales. Le panneau coulissa automatiquement à l'approche de Houblon et se referma aussitôt derrière lui. Il fit volte-face et la bloqua du pied, et au prix d'un gros effort parvint à la maintenir entrouverte le temps que Lore puisse passer.

« Mon lieutenant j'ai bien peur que votre P.I. soit out. »

« ? »

Le sergent Houblon pointa un doigt vers la poitrine de Lore. « Votre plaque d'identification… »

« Cela m'en a tout l'air. En tout cas, sergent, merci pour votre geste. »

« Mais je vous en prie mon lieutenant. Permettez-moi cette fois de vous ouvrir la porte. »

 

Lore était stupéfait de la naïveté de ce soldat. Il se demanda un instant comment la sécurité du Start Center One pouvait bien être assurée…

 

Ils entrèrent dans ce qui devait être le coeur du Start Center One, le P.C. opérationnel du centre : une pièce d'environ trois cent mètres carrés, quadrillée de cloisons vitrées comme autant d'alvéoles dans une ruche. Une centaine de personnes en blouse blanche grouillaient, des gens assis devant des consoles, d'autres marchant dans les allées spacieuses, d'autres encore debout face à des cartes transparentes affairés à tracer des plans et des points.

Ils traversèrent la pièce de part en part et s'arrêtèrent près d'une grande table ovale en marbre noir laqué. Une vingtaine de militaires et chercheurs y étaient installés, lancés dans un débat fort animé. Le sergent contourna la tablée dans l'indifférence générale, salua un commandant et se mit à parler. Un scientifique et un capitaine en grande conversation s'interrompirent en remarquant la présence de Lore.

« Lieutenant vous désirez quelque chose ? »

« Non mon capitaine. J'ai simplement accompagné le sergent jusqu'ici… »

« N'avez-vous donc que cela à faire, lieutenant ? Quel est votre nom ? »

« Kreeves, mon capitaine. Lieutenant Kreeves. Mais avec tout le respect que je vous dois je ne sers pas d'escorte au sergent. J'ai participé à l'intervention au secteur huit, mon capitaine… »

« Ah ! Bien dans ce cas prenez donc place à mes côtés. Nous avons justement un témoin suspect à interroger, et votre version des faits nous sera certainement précieuse. »

« Merci mon capitaine. »

Lore s'assit et croisa les bras. Face à lui, le long du mur, un plan du Start Center One était superposé à celui de Paris. On aurait dit un thème astral, un vrai casse-tête chinois : un agencement de tracés, symboles, chiffres et lettres étaient répartis sur une surface d'environ mille sept cent mètres carrés, d'après l'échelle de la carte. Le nom de code que Lore cherchait n'y figurait pas.

Le brouhaha cessa lorsqu'un général donna quelques coups de maillets pour faire taire l'assistance, et parla d'une voix forte. Quelqu'un venait d'entrer, encadré de deux policiers militaires. Lore se tassa sur son siège lorsque son regard croisa celui du soldat A. Marc. La jeune femme l'avait reconnu mais ne fit aucune remarque. Elle salua l'assemblée et déclina son grade, son nom, son prénom… Angela, un prénom si doux Angela… puis le général Pontoise prit la parole.

« Asseyez-vous soldat. J'ai déjà énoncé à ces messieurs votre version des faits, mais certains points restent à éclaircir… » Le voisin de Lore leva la main. « Capitaine… »

« Merci mon général. Avant tout pardonnez-moi de vous interrompre mais nous avons parmi nous le lieutenant Kreeves, présent au secteur huit au moment du massacre. Alors lieutenant si vous le voulez bien, avec votre permission mon général, veuillez avoir l'obligeance de relater à cette assemblée ici présente ce que vous avez vu. Soyez précis, votre témoignage peut-être d'une importance capitale. »

Marc lança un regard sévère à Lore, puis fixa la carte qui commençait à s'animer. Lore toisa le capitaine avant de répondre.

« En fait il n'y a pas grand chose à dire, puisque je suis arrivé sur les lieux du massacre avec mon unité d'intervention juste avant la disparition du Spacelander. J'ai envoyé l'un de mes hommes tenter de le neutraliser mais il n'a pas eu la chance d'en réchapper. »

« Lieutenant la chance n'y est pour rien. Si ce soldat avait été compétent il serait là pour témoigner. »

« Doutez-vous des compétences d'unités entières, mon capitaine, vos unités ? »

« Comment osez-vous… » Le capitaine grinça des dents et poursuivit. « Comment se fait-il que le soldat Marc s'en sorte indemne alors que tous ses compatriotes sont morts ou agonisants ? »

« Le Spacelander voulait l'interroger. Je l'ai entendu demander ce qu'était l'Unité 241. Le soldat Marc lui a tenu tête en gardant le silence, après quoi le Spacelander l'a frappé, jeté à terre et posé l'épée sur le ventre puis il a réitéré sa question. Le soldat Marc a fait preuve d'un courage exemplaire en restant muet. C'est alors que je suis intervenu. Sans quoi le soldat Marc ne serait certainement pas là pour témoigner, ni moi non plus. »

« Que s'est-il passé ensuite ? »

« Rien. Le Spacelander a disparu. »

Des murmures s'élevèrent dans la salle, le capitaine donna un coup de maillet.

« Silence ! Messieurs des questions ? »

« Oui moi. Comment se fait-il que le soldat Marc était couvert de sang et sa C.E. gravement entaillée alors qu'il n'avait lui-même pas la moindre égratignure ? »

« Mon commandant, les groupes d'interventions furent massacrés dans un bain de sang. Des morceaux de COM flottaient partout dans le couloir. Le soldat Marc a très bien pu déchirer sa C.E. en tombant, il était assis par terre lorsque nous l'avons trouvé. Ceci explique cela. »

Le silence était tel qu'on aurait entendu une mouche voler. Le général rompit la glace.

« Plus de question ?… Bon, nous n'avons pas élucidé le problème mais du reste je crois que tout est clair. Messieurs, je déclare le soldat Marc lavé de tout soupçon. Lieutenant, puisque le soldat Marc vous doit la vie je propose qu'il soit affecté à votre unité. »

« Général, je suis honoré d'acquérir un élément qui a fait preuve d'une telle bravoure face à l'ennemi. Puis-je disposer ? »

« Faites. Soldat Marc, vous êtes désormais sous les ordres du lieutenant… ? »

Elle lança un regard vindicatif à Lore et répondit à la question qui ne lui était pas adressée.

« Kreeves, mon général. Lieutenant Kreeves. »

« Je vois que vous avez déjà retenu le nom de votre supérieur. Allons, ne restez donc pas planté là, soldat ! »

Marc fit le salut réglementaire et tourna les talons. Arrivée à hauteur de Lore, elle fit encore un salut accompagné d'un murmure. « Va te faire foutre Spacelander de mes deux, tu ne perds rien pour attendre… »

« Toujours aussi charmante » souffla Lore, puis il parla haut et fort. « Suivez-moi soldat. »


 



11/06/2008
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